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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
IV - Nuit d’enfer à Montmartre et ailleurs
par Nicolas Bonnal

Premier petit résumé pour lecteur oublieux :

Un ange un peu rebelle revient sur terre, alerté par l’athéisme des terriens - dont on lui a dit qu’ils adoraient purement et simplement maintenant les maîtres carrés. Doté de pouvoirs supérieurs dont il n’abuse pas, notre ange rencontre des personnages passionnants avec qui il découvre l’horreur de la dictature du real estate. Mais, prévenu contre les méchants, soutenu par les bons, venus de tous les horizons politiques et même littéraires, il se lance dans une errance métaphysique qui lui permet de participer à des soirées dépouille, de rencontrer des résistants comme le clochard Quechua. Surtout, il entre en contact grâce à des gavnuks russes avec des enleveurs de mètres carrés comme D’Artagnan et ses comparses. Ces derniers replient et déplient des espaces importants, compromettant les opérations magiques des maîtres du si cher espace.

Non content de cela, l’ange déchu, surnommé Gerold - le héraut -, se rend compte qu’il attire les sympathies et se retrouvera bientôt à la tête d’une cohorte de solides marginaux, qu’on nommera peut-être les veilleurs des Limbes. On ignore pourtant si notre cohorte survivra aux épreuves, tandis que notre héros se rend sur une colline sacrée, où de conspiratives révélations doivent lui être faites.

***

L’enchantement de Montmartre est psychogéographique ; j’y errerais bien mille ans. Je vis les passages abstraits, les jardins sauvages, les villas éthérées et de brique ; je voltigeai librement dans les espaces chatoyants de la géométrie musicale ; je me pris pour le lapin agile de Carroll et je léchai les devantures des agencies immobilières, me félicitant de n’être pas de ces mortels qui ont besoin d’un toit. Puis j’entrais dans le roi monde de la fantaisie onirique, et me confondis avec le passe muraille de... ma recette aimée. Je devais décidément me faire à la culture cinématographique qui, disparue depuis, avait marqué le XXe siècle.

Comme cet être miraculé ayant enfin liquidé la matérialité, je me faufilais entre les statues de saint Denis et les troncs d’yeuses alanguis. Et je me forçais à goûter les raisins frais en entrant comme un renard dans la vigne magique. Je m’adonnai ainsi à de solitaires bacchanales quand...

Il vint vers moi un rien titubant, un rien provoquant, un peu hilare, et très joueur. Un clown magique à visage humain, car déguisé en petit soldat de la Grande Guerre. Nous échangeâmes une grappe de propos libres. Il faisait du spectacle de rue. Je lui demandais s’il en avait le droit.

- Le spectacle de rue, maintenant, c’est la guerre des tranchées... Avec les autorités... Alors il faut se lancer dans la guerre de mouvement ou plutôt la course à la mer, qui parfois est une course à l’amertume.

Je lui tendis quelques raisins que mon esprit avisé avait broyés et presque avinés. Il y goûta à peine, par politesse.

- Boire c’est croire, non, lui dis-je en croyant faire de l’esprit. Vous ne croyez pas au dieu Liber, qui libère les esprits ?

- Je me libère très bien tout seul, c’est cela être artiste de rue. L’art est d’essence divine, et je préfère le service divin à celui du vin, et des bouilleurs de crû.

Puis, me voyant marri, et comme assommé par sa joute verbale abyssale, il ajouta complaisamment :

- Bien entendu je respecte Bacchus et le feu clair qui remplit les espaces liquides. L’ivresse de l’esprit, pour quelqu’un qui vient de si loin comme vous.

Je bondis hors de la petite vigne et nous commençâmes une errance chérubinique dans le dédale corallien de Montmartre.

- La colline signifie le mont des martyrs. Son saint est Denis, décapité sanglant et descendant de Dionysos. Sa vigne ainsi souligne sa destinée allégorique. La colline aspirée est toujours protégée des courants d’air électromagnétique et son ciel est plus clair que celui de la ville.

- Plus clair que celui de la ville ? Vous m’en apprenez de bonnes, mon ami.

- Oui, et c’est ce qui attirait, avec la piquette et les filles, les peintres.

- Il leur fallait de la lumière, mehr licht, dis-je d’un air savant. Pour la composition...

- Pas seulement, c’est surtout que la clarté apaise l’âme, la nourrit et la console. C’est bon pour les hormones. Pour le moral plutôt.

- Alors on se bat pour trouver cette lumière ?

- Oui, elle a fait bobo au prix. Les artistes ont été remplacés par les marchands de tableaux. C’est peu comme ces musiciens qui ont été remplacés par les boîtes à musique...

- Voudrez-vous nous chanter quelque chose ?

- Tout à fait, nous nous y rendons.

Nous gagnâmes la place du Tertre, fameuse pour ses touristes. Il n’y en avait pas trop, heureusement ; il nous entonna son tour de chant, de mime et de surprise, un enchantement d’histoires, la grande et les petites, l’horreur de la souffrance, la gloire de l’espérance. Je frissonnai, les gens s’arrêtaient. Ils jetaient quelques pièces. Je repensai aux souffrances infligées par les maîtres carrés au moment où mon nouvel ami (mais combien d’amis je me faisais ! mais combien !) grignotait l’égoïsme transcendantal de ses contemporains, leur petit caractère, et leur esprit absorbé par les pods.

A la fin il se baissa pour les ramasser. Je l’aidais, après l’avoir chaudement félicité.

- Ce serait bien si vous pouviez les transformer, ces pièces, en mètres carrés...

- En vraies pièces, vous voulez dire ? J’y arrive parfois.

- Comment, cela marche ?

- Cela ne dure pas très longtemps, dit-il en faisant le modeste. Mais je loge ainsi mes deux fils. Nous devons nous délocaliser...

Il rayonnait, le ciel aussi d’ailleurs. Et me revinrent enfin les vers célèbres, qui vont bien au-delà des droits des hormones et de la sérotonine.

Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut.

Dieu vit que la lumière était bonne ; et Dieu sépara la lumière d’avec les ténèbres.

Dieu appela la lumière jour, et il appela les ténèbres nuit. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le premier jour.

***

Il me demanda alors qui j’étais...

- Si de parler j’avais la liberté, je vous dirais que je suis donc, comment dit-on déjà ? Indagatore dell’incubo, un enquêteur du cauchemar. Mais pour parler comme ici très bas, je suis un étudiant en maîtres cubes... Je suis aussi un peu inspirateur.

- Je comprends très bien.

Il avait pris mon verbiage savant pour argent s’égouttant. Nous commandâmes une bière.

- Je m’appelle Pierre, au fait.

- Tu es bière, et sur cette bière...

- ... Je bâtirai mon empire !

Nous éclatâmes de rire. Il était la première personne d’aussi bonne humeur que les podrostok, mais je dois dire qu’il était moins destructeur. Il avait compris que je ne pouvais pas décliner toute mon identité, mais que j’étais expert en inspirations et espaces. Et, prenant un air mi-inspiré, mi-sentencieux, il dit :

- Souvenez-vous, à ce propos, de ce qui est dit par celui qui vous envoie.

- De quoi ?

Et les paroles me tombèrent de sa bouche et me firent l’effet d’une douche froide.

Et Dieu fit l’étendue, et il sépara les eaux qui sont au-dessous de l’étendue d’avec les eaux qui sont au-dessus de l’étendue. Et cela fut ainsi... Dieu appela l’étendue ciel.

- Ciel...

- Comme vous dites !

- Suis-je sot... Si le ciel est l’étendue, les maîtres carrés veulent aussi le ciel. Voilà qui justifie tout en somme. Mais on vous les vole, à vous les terriens.

- Oui, il ne faut pas refaire le monde, il s’en suffit d’en baisser le prix. C’est ce qu’on appelle une révolution.

Ma chair lyophilisée frissonna.

- Pierre, dites-moi... Expliquez-moi pour vos transformations de pièces en mètres carrés.

- Eh bien vous avez vu Drake et d’Artagnan en action.

- Comment savez-vous ?

- On parle beaucoup de vous sur la ville depuis deux jours... Ne rougissez pas, mon ami, vous n’êtes pas tout à fait humain. Donc je trafique des pièces. Le système devenant tous les jours plus fou, l’argent ne vaut strictement rien. On parle d’instaurer une nouvelle monnaie, qui serait purement et simplement... de l’espace. On nous paierait en mètres ou centimètres cubes ou carrés. Même les enfants s’en sont rendu compte, vous ne voyez pas ?

- Et donc vous...

- Et donc j’en vole. Je dérobe des pièces que je transforme en espace.

- C’est au sens strict des demeures philosophales. Vous devez savoir...

- Oui, les maisons des alchimistes. Ici, vous voulez dire que par vos chants ou vos discours (car je vous sais un peu politique aussi, un peu léniniste l’ami), vous pouvez métamorphoser le plomb en or, l’argent de la société bourgeoise en espace ludique prolétarien. Extraordinaire !

Les gens écoutaient autour de nous. Certains s’étaient assis, d’autres s’étaient mêmes couchés, la plupart avaient même éteint son portable. Nous dégagions, je dois le dire en toute modestie, une certaine aura, Pierre, sa bière et moi.

- Je comprends maintenant, dis-je en croyant faire le malin (mais face au génie, j’ai des accès de joueur de mots), pourquoi l’on dit qu’il faut investir dans la pierre !

- Ne dites jamais cela ! Lorsque vous Le rencontrerez, vous comprendrez son malheur...

De qui parlait-il ? D’un secret lié à la pierre, d’une créature, d’une entité que j’ignorais ? Je préférais en rester là.

Nous échangeâmes si j’ose dire nos cartes de visite, et promîmes de nous revoir au plus vite. S’il pouvait se libérer un soir, je pourrais lui présenter mes rencontres du soir précédent ou même le clochard Quechua, et lui ses propres connaissances initiatiques. Il fallut donner un dernier récital sur les souffrances de la Grande Guerre.

***

La nuit commençait à tomber comme une âme mal née. Je ne plus résister à l’envie d’effectuer un dernier tracé dans la psychogéographique colline sacrée. L’ombre des réverbères projetait une lumière magique sur les pavés des vieilles rues. Et les arbres tremblaient. Je retrouvai ma vue de génie, et grâce à Pierre et les grappes, je revoyais le monde tout en noir et en blanc. J’étais au septième ciel quand je remontais l’avenue Junot et que je gagnais le château du Brouillard. L’édifice était là, toujours là, bien proche aussi de la clinique du docteur Blanche, et il trônait au milieu d’échafaudages. Quel malandrin se promettait d’y bâtir je ne sais quel nouveau projet immobilier ? Mais la force du haut lieu triomphait encore et je m’adonnai à une méditation de feu et de glace, qui me permit d’atteindre les cimes du possible. Ce château que je n’avais plus vu depuis près de deux siècles ! Il y règne toujours cette capacité d’étrangeté, cette étrangeté de l’être, cet ailleurs absolu qu’ont célébré mes poètes, au cours du dernier âge d’or de cette apocalypse grise. Je peux, tant j’aime ces lieux, y demeurer des heures, même des jours, et paraître invisible aux mortels d’un corps grossier. Telles sont ces réalisations si chargées que je peux m’y déréaliser, cher lecteur, ô cher témoin humain, toi qui ignore près de quelles insondables illusions tu végètes en promenant ta chair triste.

J’étais près d’atteindre le fin du fin du Vide quand je fus perturbé par une morne présence.

Dans la nuit glauque et morne se dessinait une haute et sombre silhouette. C’était un grand type avec un nez fort long qui allongeait ses longues jambes dans rue. Le personnage ne semblait pas me voir, mais j’eu nettement l’impression qu’il était pour m’attendre, pour ne pas dire plus. Je ne suis pas tellement prêt à me faire agresser ; et je ne sais comment d’ailleurs on pourrait m’agresser, n’ayant, en tant qu’esprit, que peu de connaissance de cette douleur qu’on nomme physique. Mais je me préparais à on ne sait quoi.

Mon personnage haut planté dut se rendre compte qu’il me dérangeait, voire même que je le considérais comme une menace. Il se mit alors à effectuer des ronds de jambe, et je me préparais à fuir. Ce fut le ridicule de la situation qui me sauva d’une course à travers les rues, poursuivi par la grande ombre.

Mais nous n’étions sortis ni l’un ni l’autre de notre gêne. Mon pantin se démantibula un peu, et je crois que je l’imitais. Je me mis à marcher précipitamment, comme un de ces acteurs de films dits muets et dont les dialogues sont dits par les gestes, les jambes faisant office de lèvres. Je commençais à presser le pas, il s’empressa de me suivre. Il avait de bonnes jambes mais je peux presque voler. Nous créions sans le vouloir - encore que... - une atmosphère fantastique dans la rue ; les piétons disparaissaient effrayés et les réverbères nous éclairaient encore mieux, en détachant avec art l’ombre de nos lumières. Mais il rompit le charme, d’une voix presque guillerette...

- Attendez, ne partez pas, nous avons à parler...

- Il me semble que déjà nous nous sommes bien exprimés.

- Très drôle, ah, très drôle...

- Et que vous m’avez dérangé ce soir.

- Nous avons à parler. Je travaille pour l’amiral Canaris. Celui que vous appelez le maître, mais qui ne l’est pas.

Je le laissais me rejoindre, lui et son étrange face inquiétante et torturée, travaillée même par des soucis prosaïques. Je le vis plus humain que nature. Il se mit à se présenter, Jean des Maudits, ou quelque chose comme cela. Un homme de la police secrète, rien que cela, qui n’avait rien montré de discret jusque là. On avait dû le charger de moi. J’aimais de plus cet "on" dont les humains désignent ceux qui, parmi eux, décident de tout : de leur remplacement génétique, du prix des maîtres carrés, du degré de pollution dans l’air ou de l’extase politique. "On" désignait une ruche invisible où s’agitent de biens étranges abeilles. Et on lui avait demandé de me surveiller. Mais lui avait-on demandé de se dénoncer, ou cela faisait-il partie de sa mission, se dénoncer ? Il m’avait observé toute la journée... mais comment n’avais-je pas remarqué sa silhouette si curieuse et son grotesque comportement ?

Il m’avait donc observé toute la journée parce que quelqu’un avait décidé que j’étais important. C’était me faire trop d’honneur... Je décidai de la jouer au culot, alors que nous descendions la bienveillante rue des martyrs, qui mérite si bien son nom. Il y a des témoins partout dans cette rue, et l’on se sent constamment épié, dévisagé, piqué.

- Non, je ne vous ai jamais vu. Vous nous avez regardé plus tard. Vous surveillez Montmartre...

- Je vous assure que...

- Je ne vous crois pas. Vous étiez là pour surveiller autre chose, ou quelqu’un d’autre, et je vois...

"On" s’arrêta. Le visage de mon espion mystérieux se décomposa, et je lui vis couler du fard de ses joues blanches. Se pouvait-il ? Qui était-il ? Je reconnus un de ces espions de la banque cambriolée ce matin par mes intrépides amis - qui d’ailleurs n’étaient pas mes amis. Après tout je ne faisais que rencontrer des personnages irréels depuis que j’étais tombé ici très bas, et c’était eux qui venaient à moi, pas moi qui cherchais à susciter je ne sais quelle révolution... n’étais-je pas là en observateur ? Je poursuivis tout de go, confiant en la force de mes arguments persécuteurs.

- Vous n’étiez là que pour surveiller... l’ami Pierre.

- Pas seulement... pas seulement... Le matin, je surveillais aussi les braqueurs, vous ne m’avez pas vu, les voleurs de maîtres carrés. Il y en a partout.

Une flamme venue d’on ne sait où, d’un réverbère sans doute, illumina son visage. Je crus qu’il allait fondre sous mes yeux aveuglés.

- Je suis specteur.

- Quoi ?

- Ce nom ne vous dira rien.

- Le vôtre ?

- De nom ? Je suis Jean des Maudits.

- C’est un joli nom ; avec un patronyme tel que celui-là, nous eussions dû rester en haut de la colline. Et célébrer amicalement votre look de maudit...

- Voilà qui est fort bien dit...

- Ce n’est pas votre vrai nom ? Pourquoi l’avoir adopté ?

- Je suis une victime au foyer...

Le drôle enfin me devenait sympathique. Un policier philosophe, qui vient, tout torturé, vous voir, vous avouer sa mission impossible, et décide de vous accompagner à votre rendez-vous nocturne... Quel dommage qu’il eût cette misérable silhouette dégingandée comme on dit... Il m’expliqua en quoi consistait sa mission, justement. Les specteurs étaient une espèce de corps de police philosophique et spécialisé dans les larcins d’un genre nouveau. Les vols de maîtres carrés, comme ceux auxquels j’avais assisté, et qui constituaient une révolution, puisqu’il n’est plus question de voler des biens physiques ou culturels, mais du pur espace. Comment ce phénomène avait pu apparaître, c’était ce que la police quantique à laquelle il appartenait tenait d’expliquer.

- Une modification quantitative produit toujours un bouleversement qualitatif, ajouta gravement JDM en hochant de la tête.

- Et donc l’espace est si cher qu’il en devient image.

- Nous sommes à deux doigts d’une modification totale. Le vieux monde est ruiné, il ne croira plus aux billets. Il croira aux mètres carrés. Donc ces vols sont les premiers d’une série qui menace la société tout entière.

- J’entends bien, mais dans ce cas pourquoi n’arrêtez-vous pas nos amis ?

- A quel titre ? Vous avez vu ce matin ? Et vous imaginez ce qui se passe avec eux en prison...

Je réfléchis une seconde pendant qu’une lampe éclairait son visage tout blanc et presque sanguinolent. Mon compère blafard m’ouvrait une autre voie : en prison, on pouvait, "on" désignant cette fois Drake, Pierre ou d’Artagnan, déplier des maîtres carrés et bouleverser l’ordre cellulaire. C’est ce qu’avait fait mon petit ami russe Superscemo ce matin même au demeurant... Si j’ose dire.

- Mais alors que comptez-vous faire ?

- Je comptais sur vous pour me le dire... Il semble que les esprits s’agitent depuis que vous êtes là, et c’est bon signe.

Et là, cher lecteur, au lieu de profiter de la gloire a priori, disent les philosophes, dont je jouissais, je me laissais aller à cette banale phrase révolutionnaire, qui sembla tant le décevoir.

- Vous pourriez baisser les prix de vos mètres carrés, non ?

- Vous êtes fou ? Je vous ai dit que c’était notre monnaie...Vous ne voulez pas déprécier l’instrument monétaire ?

Sa face blafarde reprenait des couleurs, son regard s’animait, il reprenait de la hauteur, me considérant comme un de ces mirlitons qui viennent proposer des solutions trop simples à des problèmes insolubles. Et Dieu sait que l’humain et l’argent...

- D’autre part cette décision relève du conseil, d’un board si vous préférez.

- Je préfère le mot soviet...

- Il est question d’ici peu d’un concept d’ordre nouveau et d’un directoire inconnu qui va renverser les choses...

- Je préfère ordre tout neuf.

- Et les gens vont être mis au pas...

- Je les trouve bien tranquilles, bien soumis pourtant...

- C’est que vous n’y prenez pas garde. Voyez vos fréquentations... Il y a des faux-monnayeurs partout, des enfants, des brigands et des artistes de rue maintenant. Nous devons sévir, et vous savez pourquoi ?

Il leur enseigna l’écriture, et leur montra l’usage de l’encre et du papier. Aussi par lui on a vu se multiplier ceux qui sont égarés dans leur vaine sagesse, depuis le commencement du monde jusqu’à ce jour. Car les hommes n’ont point été créés pour consigner leur croyance sur du papier au moyen de l’encre.

***

Je décidais de reprendre l’offensive.

- Mais qui a triché le premier ? Le rebelle, ou celui qui s’est attribué ces richesses...

- Dites donc, vous en avez de bonnes, vous, pour un envoyé de ..., un messager de... J’ai toujours pensé que du reste, avec le temps qui passe, le Ciel n’est plus...

- Le ciel n’est plus... ?

- Le ciel n’est plus ce qu’il était !

- Dans ce cas pourquoi défendre l’ordre d’ici très bas ? S’il reflète les idées subversives du Ciel ?

Jean des Maudits reprit son air blafard et fatigué. Il me sembla qu’il perdrait sa peau.

- De toute manière nous les punirons. S’ils poursuivent leur vol, nous leur volerons même la terre.

- La terre, la terre d’ici bas ?

- Celle-là même qui supporte toutes nos abstractions... Tous vos maîtres carrés, comme vous dites.

- Mais comment ferez-vous ?

- Vous ignorez ce que l’homme très moderne peut faire sous vous.

Après cette phrase sinistre et énigmatique, je commençai à m’ennuyer. Curieusement vint à passer un cocher avec son attelage. Plutôt que le taxi ou la marche dont j’avais abusé, je décidai de prendre ce moyen de transport qui me rappelait le bon vieux temps. Le cocher avait une tête énorme. Il me sembla le reconnaître d’une vie ou d’une visite antérieure, comme s’il fût sorti d’une caricature d’époque. Le cheval était étrangement sombre, presque invisible. Jean des Maudits décida de m’accompagner sans me demander mon avis. Il savait de toute manière où je me rendais. Je le rebaptisais : pour moi il était un policier ésotérique, ou un métaphysique, puisqu’il s’attaquait aux vols qui dépassaient la matière, mais pas la physique. Ou bien même, et il devenait rouge de fierté, il avait quelque chose du policier philosophale, puisqu’il se chargeait de retrouver des m² volés ici et là, et de rendre aux demeures leur espace de pureté.

Je sentais malgré tout que je le tenais. L’homme doutait de sa fonction, de sa mission, de sa condition. De cela on m’avait prévenu : l’ère n’est plus aux fortes convictions. Et je suis là pour ramener l’ordre des anciens jours, n’est-ce pas ?

Notre chevauchée fantastique commençait. Nous quittions Montmartre et gagnions des quartiers luxueux de l’Occident urbain. Il y avait peu de circulation. Jean des Maudits me confirma cette impression. Pour lui les gens disparaissaient, chassés des villes pour des raisons diverses. Les maisons se remplissaient de maîtres carrés, d’esprits divers, voire de fantômes nouveaux frais émoulus des écrans d’ordinateurs. Même les esprits se vidaient, me confirma-t-il, pas seulement les immeubles.

Devant l’accès de sincérité qui s’emparait de bonhomme de specteur, je décidais de sortir mon atout maître, mon rameau d’or. Et je lui proposais une visite aux Enfers. Après tout, il prétendait que la terre nous supportait. Mais en était-il si sûr que cela ? Mieux, ne savait-il pas que la terre était et reste creuse ? Je prononçai les fatales paroles...

Latet arbore opaca aureus et foliis et lento uimine ramus, Iunoni infernae dictus sacer...

Et dans le même temps j’exhibai mon rameau d’or à moi, ma carte dorée, si propice aux descentes aux affaires. Elle est si magnétique, cette carte, elle n’est plus matérielle, comme leur argent. Et elle m’ouvre toutes leurs portes, pourvu que je me rappelle de ses codes. C’est un bel instrument à codes, le privilège de l’envoyé du haut. Mon cher ami pressé la toucha. Il me sembla qu’il allait mieux, qu’il respirait même. Il reprenait des couleurs et des teintes plus douces, moins criantes. Ma carte le chargeait de quelque chose, visiblement. Enfin rasséréné, il me demanda de l’amener avec lui la prochaine fois ; de ne l’oublier pas ; de compter éternellement sur lui - je pensais devoir au moins compter sur sa présence. Et il descendit.

***

Je savais où je me rendais dans l’immense nuit désolée. La ville finit par renoncer à toutes les villes, comme un silence recomposé de ces espaces effrayants. Et mon cocher Charon le savait mieux que moi. Il me dit que je devais me préparer à une vile surprise. Il me confirma que lui et ses proches ne cessaient de se répandre dans la ville infinie, et que je n’étais pas au bout de mes surprises ; que je n’aurais de cesse de trouver un cocher plus savant que lui. C’est qu’en effet Charon, celui qui me rappelait si bien mon passé dans cette capitale aux plis si sinueux, connaissait les lieux d’avant. Lecteur, il voulait par là me dire qu’il pouvait me déplacer en quelque sorte dans l’histoire comme dans la géographie de la grande ville. Mais tu le comprendras bien assez tôt. Il s’arrêta enfin, et l’on n’entendit plus que le grondement éteint de son cheval au teint sombre. Il se retourna vers moi, écarquillant les yeux.

- Nous y sommes Monsieur... Et comme vous le voyez nous n’y sommes pas. Il n’y a rien à l’adresse qui vous a été donnée. Elle n’est plus là... Vous voulez bien vous rendre à la Grande Loge Noire, n’est-ce pas ? Elle n’est pas là. Elle est où je vais vous mener. Mais montrez-moi votre carte dorée. Ses détenteurs sont rares. Monsieur doit avoir un certain piston, si je puis dire ? Laissez-moi la palper, l’effleurer quelque peu, je revis... Merci monsieur, je vous amène. Lord et Lady Morcom vous attendent.

Quelques instants plus tard nous étions passage d’enfer, aux portes de la grande loge noire. Charon me salua et disparut aussitôt. J’étais face aux pavés lugubres. Je cheminais quelque temps - plus que "quelques mètres" -, quand soudain un laquais en livrée vient me chercher. J’étais attendu par les maîtres de maison, entre autres Lord Morcom en personne - sans jeu de mot aucun, puisque personne ne peut se vanter d’avoir vu Bernard Morcom, plus grand maître carré de cette partie du monde.

J’étais devant le grand hôtel particulier, dont je tairai la forme et le nom, ainsi que le nom des invités. Je suivais le maître d’hôtel qui me fit traverser des couloirs et des chambres innombrables pour me mener dans un des grands salons de réception, celui de Loge noire justement. Il ôta son masque et me dit en récitant d’un ton glacé :

Quand je fus entré dans cette habitation, elle était à la fois brûlante comme le feu, et froide comme la glace ; et il n’y avait là trace ni de bonheur, ni de vie. Alors, une terreur soudaine s’empara de moi ; je tressaillis d’effroi.

C’est ici, ajouta-t-il, la prison des anges ; et ils y seront renfermés à jamais !

(à suivre)

18 février 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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