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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
VIII - La bibliothèque et puis la butte
par Nicolas Bonnal

Attaquez à découvert, mais soyez vainqueurs en secret.

Je n’en croyais pas mes oreilles, décidément. On en sait toujours moins que les hommes. Se pouvait-il que Propolis alias Parvulesco alias je ne sais quoi dans le silence éternel des espaces infinis en sût plus que moi donc que les bibliothèques boliviennes de nos états de l’être ?

Sans doute ignores-tu pourquoi je joins cet épithète, mon cher lecteur, lecteur de CD, lecteur de DVD, lecteur d’ACV, de je ne sais quelle galéjade, encore gabegie, ô désespoir de la médiocre planète où d’être plus que riche et célèbre on ne sait plus quoi faire ? Plus quoi être ? Par épithète j’entends bolivienne, cher être, ô mon lecteur, et tu sauras bientôt pourquoi, en vertu de cet étrange pays j’ai accordé en tant qu’ange des langues et de l’esprit l’épithète vénérée au sublimissime substantif de bibliothèque. Le sauras-tu, comprendras-tu, j’en doute, ô mon présent ignoré !!!

***

Il fallait tout de même y aller. Sans Johannes, avec Superscemo, sans Fräulein Von Rundfunk ni aucune autre, nous nous y devions rendre. A cette bibliothèque. Une belle affaire, camarade...

A peine avais-je salué et Baptiste et petit Pierre, et Nabookov et sa femme, que je me retrouvais devant une pente si difficile à suivre, celle de la colline sainte Geneviève, qui sut arrêter Attila, mais pas Little Attila, le petit roi de l’immobilier du Ve arrondissement de ladite ville.

Je me croyais abandonné, destiné à monter vers Maubert-Mutualité (station de métro, ô étranges sénéfiances de la latinité dérivée et de l’hellénisme déviant !), lequel me revint plus tard, mais sous un autre sceau, bien plus royal que celui de la RATP, cher lecteur ; mais j’étais accompagné par Edwin Vassilévitch alias Superscemo, lequel, sous la protection de séraphins, convoquait à sa table, à sa disposition plutôt, toute sortes d’instruments de déplacement, ou de véhicules. N’était-il pas le maître des dessins, ou des desseins plutôt, comme mon cher Siméon Kulkow ? Celui dont les parents avaient une fortune telle que même leur maison en devenait petite ?

Israël est-il un esclave acheté, ou né dans la maison ? Pourquoi donc devient-il une proie ?

Grâce à Dieu, le char de Superscemo (le très grand sot, comme il t’en souviendra, cher lecteur, à l’issue de ce bouquin d’où il ressort que la Bible comme Gogol ou moi-même, mon humble ange, sommes les grands vainqueurs...) arriva bientôt. Le voici en paroles :

Je regardai, et voici, il vint du septentrion un vent impétueux, une grosse nuée, et une gerbe de feu, qui répandait de tous côtés une lumière éclatante, au centre de laquelle brillait comme de l’airain poli, sortant du milieu du feu. Au centre encore, apparaissaient quatre animaux, dont l’aspect avait une ressemblance humaine. Chacun d’eux avait quatre faces, et chacun avait quatre ailes.

- C’est mon char Kombat, me dit avec fierté Edwin.

- C’est très bien, mon malinki Pyvo. Un gros 4X4 martial et russe en somme. Où nous mènera-t-il ?

- Où vous le décidâtes, Gerold (car mon lilliputien ami avait une rigoureuse définition de la conjugaison, fût-elle latin)... La bibliothèque M., ce me semble, comme dit notre maître Google ?

- Gogol, Edwin, Gogol.

Et nous nous y rendîmes. Avec le char Kombat, voiture de luxe au demeurant, au lustre imputrescible, un char cyclopéen, nous pouvions nous y rendre, à la bibliothèque. Il éclairait de sa masse compacte et martienne toute la médiocrité urbaine de cette grande ville jadis noble. Superscemo rayonnait à un point tel qu’on le laissa conduire. Mais dans les villes de la pensée, où la pensée jaillit comme de la lumière, les distances jamais ne sont bien longues. Mandeville vint nous rejoindre, qui ne nuit pas (le personnage, pas son infinitif). Et nous nous y retrouvâmes, à la bibliothèque : j’y crus même voir une ombre bien sombre...

- Monseigneur, bonsoir...

- Mais Charon, c’est bien toi ?

- Même si sans un toit...

- Nous dormons comme un loir !

- Exactement messire...

- Et comme dans la ruche sire...

- Ronronne un bon soir parisien...

- Nous ne savons si c’est le lien !

Après cette excellente mise en bouche, nous eûmes droit, dans le somptueux tarantass de mon ami Superscemo à ce sublime vers, qui devait bientôt revenir, ô mon ami lecteur, tant la ville d’Henri vaut par ces murs qui murmurent et puis ces murmurants parisyllabiques :

Hostis habet muros ; ruit alto a culmine Troia...

***

Nous y entrâmes finalement, dans la bibliothèque. Elle était tenue, comme dit César (le nôtre, pas le vôtre, romains), par un vieux collecteur d’images d’or et vénéneuses : il se nommait Lubov, et, considérant que toute lettre valait une image, il en avait fait une image. J’avais déjà été averti par le génie torride appliqué aux gammes de musique.

- Entrez et jouissez, nous dit-il. Ce soir on joue Chostakovitch.

- Musique de la Mitteleuropa ?

- Seriednaya ! confessa jalousement mon jeune cerveau russe et polyglotte.

- Eh bien jouez Chostakovitch, mon cher Lubov, fils des Khazars !

- C’est mes khazars chers à Koestler ! Un de nos rares esprits libres, depuis qu’en ces temps longs, un peu sans fibres, nous désirons prendre un peu d’air !

- Exactement.

Et ce disant, le sieur Lubov nous ouvrit donc la porte noble. Et ce n’étaient que livres. Un longue infinie immense rampe de bibliothèques allongées telles des corps de femmes et de chandelles, bougies de lumières incessantes, ignifugés lombrics, des flairs sereins d’intelligences typographiques et d’idées transgressives qui jusque là avaient coûté, et coïté, mais des milliers, mais des milliers de vies lyriques quand on n’était pas, mais quand on n’était pas encore dans cette nuée faite de vies souches embryonnaires et scientifiques ennuyées. Y sommes-nous mes frères ?

Les livres donc voletaient, comme les belles jambes dans une rue bien espagnole ou une église orthodoxe. Et les paroles voletaient, comme sous la touche d’un grand chef musicien soviétique (sans que j’en susse bien le nom, tu le sais bien, mon cher lecteur, moi qui ne sais où ne suis pas, toi qui me suis où ne suis pas...), parce qu’elles se savaient, non mais soit dit entre nous dégelées, libérées, non mais dis donc ma belle parole, décongelées - et, disant cela, j’apprends que sous le règne de ces Damned, de ces damnés Maîtres carrés, c’est devenu la principale occupation cybernétique de ce jadis peuple, consulter par le web, par la toile ou réseau le site de congélateur des terres...

Et c’était donc la belle parole de Johannes Parvulesco et de ce damné Lubov, maître d’image et de sonorité, leur ordre à la lettre, et presque serbe, et presque systématique, et presque byzantin, maître, libérer ces lettres désertées de livres oubliés, manuscrits désertés, incunables abandonnés, et soporifiques articulations ébréchées de ces langages, oubliées comme une arête de poisson abandonnée au fond d’un lagon des dieux...

Je te paraîtrai lyrique, ô lecteur, mais pendant que tout le monde autour de moi s’endort, la fée Pollia, comme si j’étais le dieu Pan, s’éveille... Et elle volette, tout légère, toute virevoltante, et lyrique, et puis slave avec ça, petiote pile d’énergie. Et elle distribue, la bougresse, et ses lettres, et ses chiffres, et ses notes, comme s’il se fût agi d’une maîtresse grammairienne bien énergique, épistémologiquement bien noire, avec ses gammes, oubliant toutes les lettres oubliées, les lettres décomposées, de ces traités huguenots, et de haute tenue, et dont je fus l’administrateur, mais qui jamais ne se taisent dans cette ombre argentine ensoleillée où nous sommes et ne sommes et ne sommes pas, énergies d’éveils abolis, appelés, renvoyés, comme ces beaux ballons en quoi seront réduits en cette Fin des Temps que tu n’oublieras pas, mon adorée lectrice.

Mais la fée voletait, me dirigeant çà et là, ou vers Dumont d’Urville ou bien vers La Pérouse, ou vers Rojdestvenski, un de des grands administrateurs des terres éthérées ou bien paradisiaques de cette planète bleue que j’aimais tant selon certains. La fée Pollia qui m’évoquait tout autre chose que la Fräulein me séduisait dans l’infinité de sa danse livresque, de son ballet tchaïkovskien, et de sa blonde chevelure de petite fille russe. Elle me dit qu’elle s’appelait aussi Nicoletta. J’étais bien avec tout cela, dans tous ces rayonnages interminables, ces rangements au Fort de l’Est, ces parapluies de Cherbourg, et cette bougrerie intellectuelle abrutie qui les ferait tous atterrir, ma Camille y compris, dans ce néant incertain des rangements numériques.

Puis elle distribua - la fée, fatum, le destin, en latin, ce qui doit être dit, en je ne sais quelle autre langue - les paroles suivantes qui rendaient hommage à l’incertitude lunatique de ce lui que j’avais cure un instant fou, j’ai nommé cet illuminatus, professeur un instant mais non de l’université mais du collège transcendantal d’Erfurt, ou bien d’Iéna, ou bien de Sucre, dans cette sublime et inoubliable capitale juridique de ma terre sacrée, Heimlich, de Bolivie et de ses sacrés salars. A présent j’étais bien, au contraire du dire de certains, bien, éloigné de mon néant personnel. J’étais bien au contraire très proche de ce que certaines, ô mes chères lectrices, appellent ici très bas leur ange bien gardien. Et je poursuis.

***

J’allais et venais entre les rayonnages. Il me sembla même que je finissais par voler. Je trouvais Superscemo en train d’essayer de dresser Bucéphale - à moins que ce ne fût Pégase -, et qu’il avait tiré de quelque page de recueil mythologique, et je tentais moi-même de fixer mon intérêt quelques instants sur quelque page. J’optais pour sommeil de l’esprit qui offre tant à la conscience même inhumaine, et voici que j’entrai dans une tombe étrange - rassure-toi, lectrice, car ce n’était qu’un lit, et je veux dire qu’un livre - et m’ouvrais les aventures initiatiques d’un personnage confus dont les tribulations avaient exercé des siècles durant une fascination sur les cerveaux humains, et sans doute également sur les révolutions techniques et scientifiques à venir. Les belles lettres s’éveillèrent et voici ce qu’elles me contèrent, alors que je me voyais déjà cerné par la selva oscura qui fit couler déjà et tant d’armes et tant d’encre.

La spaventevole silva, e conspipato Nemore evaso, et gli primi altri lochi per el dolce somno che se havea per le fesse et prosternate membre diffuso relicti, me ritrovai di novo in uno più delectabile sito assai più che el praecedente. El quale non era de monti horridi, et crepidinose rupe intorniato, né falcato di strumosi iugi.

Je n’étais pas au bout de mes peines. L’éclairage dans la si grande salle prenait un tour alors fantastique, et je me vis environné de pyramides tourbillonnant dans l’espace et prêtes à me heurter violemment, comme un de ces déchus satellites spatiaux qui avaient failli me heurter tandis que trois jours auparavant je me rapprochais de la terre.

Poliphilo qui vi narra, che gli parve ancora di dormire, et altronde in somno ritrovarse in una convalle, la quale nel fine era serata de una mirabile clausura cum una portentosa pyramide, de admiratione digna, et une excelso obelisco de sopra.

De pyramides et obélisques la grande ville en est emplie, avec ses temples obscurs et des volontés architectoniques abouties... Pollia vint m’avertir que je voletais en eaux troubles, alors que je rêvais de m’endormir dans ce texte infini, inextricable piège, sutra de haute pointure. Je commençais d’ailleurs à développer ma polluzione ou rêverie érotique, ce qui n’est pas bon signe pour un esprit aussi élevé et asexué que le mien. Se pouvait-il que je fusse sensible à la sorcellerie évocatoire d’un seul de ces bouquins, il est vrai de sinistre réputation ? Je dus laisser le livre, et me dépêchai d’en trouver d’autres : en trouverai-je un qui nous éclairerait sur les secrets de nos maîtres carrés. J’entendis alors la voix claire et sereine de mon Edwin Serafimovitch :

- Artiste du passé dont on ignore le nom, et dont on a reconstitué une partie de l’oeuvre. On le désigne en faisant suivre le mot "Maître", du nom de la ville où il travaillait, ou du titre de son oeuvre clé, du nom de son commanditaire, d’un monogramme qui lui servait de signature, etc.

- Merci, Edwin, merci...

- Il y a le Maître de Moulins, le Maître de l’Annonciation d’Aix, le M...

- C’est bon, Superscemo, c’est bon...

Et il repartit batailler contre le dragon sur son cheval cosaque dans je ne sais plus quelle pièce... de théâtre. La vérité sort de la bouche d’ombre des dictionnaires, m’avait rappelé ce Maître des Favelas, l’homme qui ne rentrerait pas rouler dans sa roulotte de l’Oural.

Mais la nuit allait prendre fin, ma troisième nuit blanche, ma nuit aventureuse, ma nuit éternelle, celle sur qui les ténèbres n’auront jamais prise, la nuit transfigurée. Le vieux Lubov vint me porter conseil :

- Il vous faut demeurer ici au milieu des livres, dans la lumière des bibles et des livres. Il y a plus d’espace.

- Un jour pourtant, ils raseront les bibliothèques pour réaliser cet immobilier très spécifique, non ?

- Je l’ignore, peut-être qu’il réussira à virtualiser tout l’espace littéraire. C’est le docteur Blanchot qui...

- Il ?

- venez voir...

Le vieux Lubov m’amena dans une chambre de livres antiques, de cette antiquité gréco-latine, de qui nous avions tout appris (enfin vous les hommes, cher lecteur) et que nous avons pieusement oubliée. Et là, quelle surprise ! J’étais entouré d’abeilles, oui d’abeilles qui travaillaient les livres et volaient leurs ruches. J’avais l’impression d’être dans l’antichambre de quelque chose de plus grand encore que les livres ; et c’était le miel. Ces animaux merveilleux, dont on dit qu’ils disparaissent de la terre comme tout, d’ailleurs, absolument tout, lecteur puisque les espèces vertébrée voulues par l’homme, soit 0.4 % du total, représentent maintenant 99 % du total, s’agissant des vertébrés, et de ce que vous mangez, ces animaux merveilleux dis-je, semblaient sublimes dans leur rôle de gardiens haut gradés de la connaissance sacrée : recentes excudunt ceras et mella tenacia fingunt... Le texte volait autour de moi sur la bouche ouverte des roses et sur les lèvres de Platon. Les merveilleux petits vibrions s’agitaient sub legibus aevum... je me tournais vers mon vieux monarque des abeilles, des Deborah, des paroles du Très-Haut, puisque l’on sait que notre abeille est la parole dans notre Old Kabbalah... Je repensais à l’idée de mon merveilleux gardien, donner la parole à l’abeille en terme de protection du livre et des paroles sacrées... mais je me souvins aussi de leur foutu caractère, sin autem ad pugnam exierint...

- Et que faites vous lorsqu’elles n’accomplissent pas leur tâche ?

- Pour vous et moi, rien n’est de l’hébreu... Alors Instabilis animos ludo prohibebis inani.

Tu regibus alas eripe lorsqu’elles abandonnent leurs frigida tecta, leurs ruches froides...

- Exactement. Il faut arracher les ailes au roi. Le seul moyen de ramener notre ordre.

- Nous y veillerons bien. On a coupé la tête au roi par ici...

- Et cela les avait bougrement réveillés ! Et les abeilles sur le manteau impérial !

- Et qu’il soit chassé par les mouches, puisque les hommes en ont peur !

- Mais non ! Les abeilles sont d’origine divine...

- Peut-être même hyperboréenne...

esse apibus partem divinae mentis et haustus aetherios...

Aetherios !

- ... dixere !

Divinae mentis !

Superscemus !

Gerold !

Tu auras reconnu, ma chère lectrice, la voix de mon Superscemo qui avait entendu de douces lettres latines en achevant d’abattre son dragon de Komodo. Il allait être temps de quitter Lubov et les abeilles, et de garder le royal secret, de préserver le miel et un beau jour, peut-être, de couper les ailes à leurs rois. Nous levâmes le camp en saluant tout le monde. Nous pourrions revenir toutes les fois que nous le désirions, de nuit transfigurée de préférence. Au cas où Lubov ne serait pas là, il me dit le nom de son collègue, Kubin, et le code, que je ne tairai pas, parce qu’il a changé entre-temps : Le monde est fait pour aboutir à un livre. Je remerciais chaleureusement mes abeilles.

***

Nous sortîmes au lever du jour. Il régnait dans la rue une douce atmosphère. Mais aussi un désordre sensationnel. On y trouvait de tout, comme s’il était tombé un ouragan, comme celui qu’un de mes malicieux esprits avaient soufflé (spiritus flat ubi vult. Pas vrai ?), ouragan qui avait balayé, renvoyé, vomi presque toutes sortes d’êtres et objets divers et avariés au moment de leur grand passage de millénaire ; cela leur avait fait les pieds, comme avait dit mon collègue... Superscemo faisait des bonds de joie : car il avait compris qu’il s’agissait des victimes du fameux aspirateur de notre bonne amie Fräulein Von Rundfunk, et peut-être même aussi des déchets toxiques de notre captain Toilet que nous avions laissé rentrer bien trop tôt à son gré. Nous errions ainsi entre des hommes d’affaires et des parapluies tout retournés ; des specteurs recrachés ; des tarantass pulvérisés. Une vraie fête. On aurait dit d’ailleurs que la police et la maréchaussée du coin, ainsi que les larrons, échaudés par l’eau très froide qui s’était déversée sur eux hier au soir, ne se pressait pas trop pour rétablir ou même venir au secours de l’arme secrète teutonique et de la punition insultante infligée par l’implacable Siméon après le cours de Propolis.

Superscemo - qui ne montrait toujours aucun signe de fatigue, comme s’il fût de la même nature que moi - trouva notre Kombat, mais peu utilisable du fait de la densité d’objets qui jonchaient les pauvres rues recouvertes. Et il lui parlait presque, lorsque j’entendis une voix qui tombait du réverbère voisin.

Je levais la tête : c’était Jean des Maudits, dont la vie tenait à un ourlet ou ne tenait qu’à un fil. Le pauvre était tout suspendu à une jambe, comme le pendu de la lame des tarots. Il pressentit tout de suite l’allusion ; mais je me sacrifiais quelques secondes pour l’aider à descendre. Je n’osais lui demander s’il avait été aspiré ou chassé par les eaux, jugeant fort justement la question inconvenante. Une fois descendu, il se confondit en excuses et remerciements, comme s’il avait peur d’un autre châtiment de notre part. Puis il m’invita à dîner chez lui un de ces soirs ; me promit de m’aider dans la mesure de ses moyens et de ne s’opposer en rien à ma mission secrète (quelle mission secrète ? Tu la connais, toi, lecteur... Quelqu’un au ciel aura parlé à force d’être prié...)

Il continuait de me parler comme un agent immobilier tandis que je cherchais à me débarrasser de lui. Il finit par disparaître presque à mon commandement quand je lui demandais de nous laisser. Je cherchai alors une voie non de garage mais de passage pour mon cher Superscemo que je comptais renvoyer dans ses pénates, bien qu’il n’en eût pas. Je pensais alors à des étages de d’Artagnan, assez proche d’ici, ce qui nous économiserait l’usage encore compliqué du Kombat.

***

Mais, alors que nous étions à l’orée du fameux boulevard, je sentis un poids étrange. Le jour s’était levé, la lumière était belle, mais soudain tout se fit poisseux, comment dire ? Un rayon jaune traversa l’atmosphère, une odeur de soufre gagna la bouche du métro, et j’entendis des crissements dans les airs, comme ces ignobles bruits d’ongles sur les tableaux noirs. Un vaisseau spécial venait d’atterrir. Je fus guidé par mon instinct ou plutôt par ma vieille expérience vers une grande fenêtre située face au grand parc. Il régnait un grand silence, et ce n’était qu’un proche silence qui suit l’ouragan. L’ouragan, c’était moi qui l’avais déclenché avec ma troupe. Et le silence de la rue, du boulevard je dis, était mon silence. Mais l’atmosphère, elle, n’était pas mienne. C’était la sienne. Les distances semblaient se distordre sous mes yeux, les lignes droites se faisaient courbes. Je renvoyai le gosse, qui n’insista pas. Charon, qui répond toujours présent comme par enchantement, se chargea de lui ; mais il me regarda avec inquiétude, comme s’il avait eu peur de moi. De moi ?

Mais comment donc ?

Maintenant donc, cher lecteur, il faut que je te dise ce qui m’appelle ainsi, si tu ne l’as pas déjà compris. C’est... c’est... oh, tu vas bien voir. Mais c’est bien la peine de se taper une aube aussi punitive après une nuit aussi ensoleillée.

Je sais que les terriens parlent d’effet de serre ou de pollution, ou de gaz d’échappement. Mais l’odeur d’oeuf du monde pourri ou de soufre subtil, l’odeur mercurielle de folie, je te jure terrien que tu la connais mal. Il est donc bon que tout soit comme endormi et comme déserté et comme abandonné aux bien seuls maîtres carrés au moment où je monte à son département pour me le voir, mon vieil ami, mon ennemi légitime.

***

Il est là, dans la chambre du grand département, au fond du corridor. Il est assis avec sa barbe en flèche et son odeur si rare, son air de mécontent, factieux conservateur. Il ne me jette pas même pas un regard de défi, tout à l’écoute de son vieux, toujours le même, depuis le temps qui ne passe pas... C’est le vieux, qui a un air de parent pauvre de mon Jacob, qui lui répond, ou qui lui raconte sa vie, comme on aime à dire chez toi maintenant. Il en a l’air embêté, mon bougre de compagnon. L’autre ne désire plus rien, il compte les minutes et les années qui bientôt seront des siècles aussi pour lui. Il compte ses m², ses monnaies fades, ses cellules souches qui vont le régénérer, il fait la liste de ses bonnes actions, des femmes dont il ne veut plus, des voitures de collection qu’il ne sort plus jamais, et des rares pays où il n’est pas encore allé ou que l’occident n’a pas bombardés. Il ne croit plus en rien, sinon en la fin de l’Histoire et de sa propre histoire. Il est revenu de tout même s’il n’est allé nulle part, et il a fait le tour, mais il veut le refaire, et sans faire de révolution. Je plains mon pauvre ennemi s’il pensait ici très bas trouver du boulot ou quelques distractions. Il va lui falloir une lettre de motivation. Car Tiphaine Dufeux a divorcé, ou avorté.

Certes, il n’y a pas de quoi s’étonner : on veut tous notre confort, et l’on abjure ses idéaux de jeunesse, surtout quand il n’y a plus de jeunesse et plus d’idéaux. Ce qu’on veut c’est vivre côte à côte sans se croiser, en s’ignorant, puisque c’est la machine qui va nous réunir tous dans le séparé. L’explosion des moyens de communication a tué le message, le medium a zigouillé etc. ; le deux ex machina n’a plus rien à proposer, et la culture s’est fait silence, écrabouillée par son abondance, mourant sous son propre poids de baleine échouée, mourant de la fin de la religion, de l’humanisme et du credo scolaire même, mourant de tout enfin, et se réfugiant dans sa propre parodie comme tout remake qui se respecte. Presque toutes les choses sont une parodie maintenant, quand elles sont quelque chose.

Tout de même on sous-estime toujours le pouvoir des choses, celui de la matière, celui de l’abondance. Il ne va pas de pair avec celui de la Foi. Quand aura disparu, avec le capitalisme mais pas sans lui, le dernier souvenir des risques que courait la vie humaine, on se demandera alors à quoi bon vivre. On pourra revivre les mêmes voyages et les mêmes destinations, et demander l’application intégrale universelle du principe de précaution et l’allongement de la durée de vie, surtout, l’allongement de la durée d’ennui, d’égoïsme et d’absence de perspective transcendantale ; mais enfin, le prix de l’immobilier aura monté encore, et Dieu sait ce que nous pourrons faire de toute cette merveille, à part des guerres bien sûr. Et tu vas voir le dernier film, la dernière expo ? Tu as vu, il y a des voyous qui ont mis hier la ville sens dessus dessous... Mais que fait la police, mais que fait la télé ? Ah, je dois prendre mon calmant, l’infirmière libérale va bientôt passer me vacciner contre les risques de la vraie vie.

***

Alors Il se retourne vers moi, et me regarde amèrement, lui qui voulait être cruel, nous mitonnerons un bon vieux désastre traditionnel, une guerre de religion, une persécution raciale, un déshonneur de fille, un enrichissement prohibé... Il est beau, son client avec ses droits. Le vieux se demande ce que je fais là, les vieux se demandent toujours ce que l’on fait là : cela fait partie de leur longue maladie. Le jour se lève, et l’Autre aussi. Il passe devant moi, me tapote l’épaule et s’en va, laissant le vieux râler, rallumer sa télé. J’entends les vers de Nabookov qui est entré derrière moi, comme si plus personne n’avait peur d’eux, du D. et de son F. :

Et Méphisto s’émousse
Quittant la scène sur une pointe
Amère bien après Dieu
Lassé depuis longtemps

Quel adultère réveiller
A quelles gémonies vouer
La fin des entropies
Les injustes milieux ?

A peine si
Je me sens dépecé

- Mais allons voir, susurre Nabookov entre ses lèvres. Si c’est bien ce que je pense...

- Allons voir quoi ?

- Eh bien ce Faust...

- Quoi ? Un vieil acteur ?

- C’est toujours du théâtre, dis-moi donc, je te l’apprends ?

Il court au vieux qui râle, qui râle et qui s’ennuie devant ses quarante-cinq ans de vie crade à durer pendant que je cherche mon autre acteur. Il est passé par les toits, il est déjà ailleurs, il a déjà fait le vide. Son rêve, stériliser, neutraliser, et plus détruire. Détruire c’est déjà fait, la destruction est créatrice ? Lui ce qu’il veut c’est quantité, liquidité, et maintenant débilité. Dans cette liquéfaction, il est le roi du monde, et dans ce désert pur, ce béton noir, la construction, le logement, le bâtiment, la voie express, la voix qui pue, et il se sent comme chez lui, mauvaise odeur, il est chez lui, il est lui-même. Exécution. Les territoires.

***

Je redescends dans le boulevard. Pour la première fois depuis mon arrivée, je ne me sens pas bien - au sens strict, lecteur, ne pas se sentir bien, c’est ne pas supporter ou pire reconnaître son odeur, c’est pire que de ne pas supporter sa gueule dans un miroir, c’est cela avoir le sens de l’odeur -, et Nabookov s’offre de me soutenir le bras. Je n’en suis pas là. Il faut se réveiller, trouver quelque chose de plus drôle à faire ou même à être.

(à suivre)

18 mars 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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