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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
IX - Suite mais pas Fin
par Nicolas Bonnal

Il est drôle Nabookov, mais il aime sa femme. Il n’est donc pas tout à fait disponible pour la Révolution. Il a de quoi vivre, en somme. Je lui demande pourquoi il est venu à cette heure pile dans ce quartier, et dans ce même appartement. Et s’il croit lui à la réalité de cette scène, qui ôtait toute envie de danser.

Et puis je lui dis que je le soupçonne. Il me vient à l’esprit un terrible soupçon. Et si c’était lui l’auteur de la scène ? Et si le vieux était un acteur ? Pas le vrai ? Si le vrai, justement, nous avait faussés compagnie, s’il avait évité ses responsabilités ? Mais cela n’a jamais été prouvé... Il nous le faut plus décadent encore, plus entropique, plus fatigué, plus vieux. Les machines, cela fait longtemps que cela dure ; le commerce, cela fait longtemps que cela dure ; l’inintelligence, les médias, cela fait longtemps que cela dure ; la conspiration et la résignation, cela fait longtemps que cela dure. Et à tout prendre le système est moins éprouvant que lorsque je pensais inspirer le Gogol ou le Byron.

Mais Nabookov me défie : le temps, l’espace, l’espace, le temps. Nous dévorons l’espace, nous engendrons le temps. Le capital livre sa guerre à l’être humain depuis des siècles, et c’est la guerre qui va plus vite, et la vitesse c’est de l’espace couvert en moins de temps. On ne fait plus l’éloge de la vitesse sur la route, mais l’éloge de la vitesse des changements, même si moi - désolé, Nabookov - j’en vois peu des changements. Des trains, des fumées noires, des gens dégrisés, des passants de Manchester, et par voie (sic) de conséquence des voyages en Suisse ou dans les Alpes, au bord des lacs, les châteaux en Espagne, tout cela était là quand j’y étais. La dernière fois. Mais, et c’est vrai, il y avait des génies, il y avait de la Beauté. Et là, désolé cher lecteur, je ne vois plus que des abrutis, des pitres de journaux. Alors ? Alors il est temps que ça change ? Si dans l’immobilité glacée de ce monde médiocre on ne peut plus concevoir de progrès que dans l’escalade des prix, alors on va changer tout ça. Et là, mon Nabookov prend la parole.

- C’est rigolo, cet entretien.

- Lequel ?

- Ne fais pas ton Mandeville. Entre Lui et Lui !

- Ah, lui et l’autre...

- C’est un peu la même personne, il est vrai... mais souviens-toi de ce qu’il dit.

- Que tout va très mal comme d’habitude ?

- Eh bien c’est faux ! Les gens sont contents. Les gens sont vieux. Les gens sont gras. Les jeunes sont vieux et gras.

- Il faudra tuer le vieux gras pour le fils prodigue...

- Mais le fils n’est plus prodigue. C’est une blatte. Mais je reprends l’entretien. Tu as vu comme il s’ennuyait ?

- Lui ?

- Il s’ennuyait à mourir...

- Pourquoi ? dis-je un peu animé, comme si ce scribouillard terrestre, connu de personne, sinon de moi et d’un cercle bien retreint, pouvait juger, ou tout au moins évaluer l’état d’un être tel que M... Il n’a plus rien à proposer ?

- L’autre... c’est l’autre... Tu n’as donc pas compris ? Il n’a plus rien à demander.

- Quoi, rien ? Plus de Redeundum est Tibi Romam ad consulatum petendum... ?

- Exactement, du moins quand on est un esprit sérieux.

- Qu’est-ce qui se passe, mon ami ?

- Nous ne voulons être les tranquilles éveilleurs du Grand Soir. Car si l’Apocalypse a sa durée, on ne sait pas, mais pas du tout, combien la post-Apocalypse va durer. (Mets-le toi dans la tête, ô lecteur, avant d’aller te faire opérer par ton bourreau.)

- J’ai compris. Tu veux quoi, maintenant ?

- Etre une mine. Mon mari est une mine.

C’était Tatiana qui parlait, derrière mon trop lucide Nabookov. Elle semblait radieuse, au petit jour, tandis que des grosses machines commençaient à débarrasser l’encombrant boulevard de ses encombrants déchets, prélude à d’encombrants chahuts. Ce que j’aime le silence éternel finalement... Une fois j’ai assisté à une supernova, mais je te la raconterai, mon cher lecteur, et dans un autre volume, nom de D...

- Mon mari est une mine. Une mine de textes. Une mine de bisous. Une mine de tendresse. Une mine de bonheur.

- Ma femme aussi.

- Donc tu es un mineur.

- Oui, je cherche les trésors dans les profondeurs sacrées et cachées de ma bien-aimée femme, de ma montagne. On y va, esprit de Manfred. Et ne te méprends pas, tu es venu ici non pour payer, mais constater...

I lean no more on super-human aid...

Et ils partirent main dans la main. Je restais seul avec l’éclaboussante, la ruisselante, l’étincelante présence des machines ordurières qui est la marque matinale de leurs villes si modernes. Je repensais à lui. Il n’avait pu abandonner la partie, je le savais trop bien. S’il est venu ici très bas, c’est en vertu d’une raison, assez épouvantable d’ailleurs, qu’au vu des circonstances et de l’effondrement humain, devenu trop évident et permanent, que je me dois de recenser.

***

C’est là que tout d’un coup, trait si typique de la ville, le Poids m’abandonna. Le poids, l’odeur, l’horreur et le malaise... Je me sentis mieux tout d’un coup, comme si ma chère Guillerette était apparue nue et sur son bel aspirateur, et répandu sur nos rues une bien belle épuration. Le soleil luit, la population ne se précipita pas trop, les rues furent nettoyées, sans que je sentisse du remords d’avoir participé, si peu que ce fût, au démoniaque déchaînement d’hier au soir. Il faudrait d’ailleurs que je les retrouve aujourd’hui, tant je ne supportais plus d’être seul, je veux dire sans eux, même si

I lean no more on super-human aid...

Je n’avais jusqu’alors guère eu le temps - sinon l’espace... - d’observer la ville, encombrée d’espaces bloquants, de poubelles polychromes, d’oecuméniques portes bloquées, de somptueuses ouvertures sur les rêves, rêves de propriété, rêves de possession même, rêves de prospérité, de spéculation - videmus per speculationem in aenigmate, j’y reviendrai mon bon lecteur -, d’extase alambiquée du devenir familial fait spatial.

Et il y en avait partout, de ces agencies, destinées à immobiliser l’espace, la besace, ou à le convertir, à le reconvertir, baptistes ne baptisant plus l’eau ou le feuillage, mais cette terre, mais cette terre même dont Tatiana me délivrerait un jour le beau secret.

Je l’observais donc, la ville, et décidais qu’il n’y avait rien à en retirer, attendu qu’elle ressemblait à toutes les villes qui sont toutes les mêmes depuis qu’il a été décidé par les terriens que toute richesse viendrait s’y éteindre. Et puis, à l’angle, au compas dirais-je même d’une rue, il y avait un étrange bonhomme.

Je t’ai habitué, infatigable et merveilleux lecteur, mais pas acheteur, à toutes sortes de personnages alchimiques, issus de demeures philosophales élevées et de couloirs du temps non moins achevés, mais là je te convie à la découverte d’un personnage non moins étonnant, voire captivant, mais bien plus quelconque ; un mensch ohne eigenschaften, comme on disait jadis, après ma première venue.

Il m’avait vu du dedans. Il devait s’y ennuyer fort, attendu qu’on est en époque de pénurie, de manque forcé, que l’on crée la demande sous la forme peu savante mais toujours si efficace du niedostatok. Un peu comme l’histoire très géographique de l’agneau le long du cours d’eau... C’était un petit bonhomme aux dents fort avancées, aux oreilles décollées, au teint bistre et aux cheveux bien collés, mal peignés. Il était là pour moi, sans que je croie, le pauvre, il eût senti ma carte dorée illimitée, mon angélique pouvoir d’argent... (Pourquoi dit-on argent, d’ailleurs, quand on sait que l’or pour toi vaut cent fois plus, ô mon lecteur, oh pourquoi donc...). Et il me dit :

- Mais que voulez-vous donc ?

- Mmmh...

- Monsieur vient de bien loin ? Monsieur vient d’Amérique ?

- Par les temps qui vont, de Shanghai même...

- Oh !

- De Sydney !

- Oh ! Oh !

- Ou de Curitiba !

- Oh ! Oh ! Oh ! Deux fois plus ! Que votre plumage semble beau ! Que cherchez-vous ? Argent immobilisé ! Argent immobilier !

- Un bail aux corneilles ! Mon oncle était bailli, vois-tu, vilain...

- Bailli, bien sheriff ! Que vous me semblez beau !

- S’il ne tenait qu’à mon ramage... Mais qu’as-tu à me vendre, mon ami ?

- Des F2, des F3, des F4 ! J’ai pour vous des vues sur la place du Panthéon ! Peut-être même sur la Seine... Je pourrais tout vous offrir, WC et cabinet, deux chambres, trois pièces, cuisine américaine, tout un peu sale, à la française, pas de concierge, un digicode socialiste, nos politiques d’ici, une servante portugaise, un porto dessalé, une merveille d’épanouissement, et l’école privée pour vos deux gosses, trois en tarif réduit SNCF, tout à côté !!!

- C’est bien...

- Moi je loue en ce moment... Je compte bien acheter ! Le marché qui remonte ! qui remonte toujours ! Il est infatigable ! Un vrai bon bougre ! Un vrai lama, un vrai poney d’Islande ! Il est brave notre petit marché ! Ma femme bosse bien, infirmière privée ! des petits vieux partout ! et mes deux filles, école privée ! Elles vont y aller, les petiotes ! Et un jour à Hambourg, et l’autre à Singapour !

- Ou à Topinambour !

- Allez savoir ! Topinambour ?

- Un calembour !

- Madagascar ? Mes filles iront loin ! Plus de trois mille horions par mois ! Vous savez qu’on en a eu des problèmes dans la famille, et que moi il a fallu que je vienne du Nord, et qu’ensuite il a fallu que je remonte du Sud, mais je vous le garantis, monsieur Gerold...

Monsieur Gerold ? Mais comment avait-il eu vent de mon nom ? Tu en as une idée, toi, cher lecteur ? Eh bien, je vais te la donner, même si tu n’es le lecteur ni de Mann, ni de Gogol, ni du distrait Melville...

- Vous aurez avec moi ce que vous désirez ! Je vous ai vu à la télé ! Et hier au soir précisément ! Entre deux glissements de terrain ! Et au Brésil ! Et au Pérou ! Demandez ! Aurez de moi ce que désirez !!!

- Mais à quel prix et quoi ?

- Deux millions d’horions ! Deux cent mètres carrés !

- Deux millions, je les sors comme cela ! Mais pour un si ténu espace ?

- Ténu espace ? Je demande votre pardon ?

- Le lieu ne vaut pas si peu. A quatre pas d’ici je te le fais savoir.

- Oh, après tout, et si tu n’as pas de pognon, pardon de répondant... Je me tire, et va te faire voir, aigri !!!

***

Une voix familiale venait de retentir, qui avait suscité l’ire de mon agent 00$. Car on aura compris que le quatre pas ne venait pas d’ici, d’une autre voix, pardon, voie. Et le paradoxal lieu ne vaut pas si peu, paradoxal ou mal placé en cette circonstance, ne valait guère mieux non plus. Il provenait d’une autre petite voix, issue d’un autre petit être juché non loin de là, mon cher Superscemus vêtu en saint Georges et déjà prêt à terrasser le dragon de feu de son épée laser.

L’agent 00$ avait disparu, celui qui tentait de me vendre et vanter, en même temps que sa voix du Nord, je ne sais quel infime nombre de m² ici présents, sous prétexte qu’ils étaient construits sous un toit bien infime du quartier dit latin. En échange j’avais écopé d’un autre phénomène qui m’apparaissait ainsi : il était une fois un petit bonhomme qui traînait devant une agence. Il portait des cheveux longs et blonds, avait l’air d’un bon niais, tout vêtu comme au lointain moyen âge. Et il contemplait fort toute l’offre, tous les projets, toutes les rêveries, et il demeurait immobile. Devant le train passant de toute mièvrerie, si riche de fortune qu’elle fût. Moi je me serais cru devant le salar d’Uyuni qu’un jour, mon bon, je t’expliquerai, mon cher lecteur, si ce n’est fait, et si ce n’est trop tard.

Et mon petit bonhomme semblait m’avoir cherché et avoir cheminé depuis longtemps. Il avait l’air étrange. Il avait l’air d’être sorti d’une ombre, ou du côté obscur de la farce. Il me prit le bras et me tint ces propos sous le ciel bien gris de notre belle ville :

- Pour toi, tout est si simple...

- ???? (tu me connais, mon cher lecteur, je suis si lent à réagir...)

- Moi je suis pauvre. Je suis interdit d’agences immobilières. Je ne peux rien m’acheter. Je ne peux que m’acheter une bonne conduite. J’erre et j’erre, j’erre, un chevalier errant.

- Je vois. Tu es le tiers étage...

- Ne te moque pas, messire de l’espace, vêtu de ta carte dorée et des écus sacrés. Je suis l’aristo misérable.

- A cause de quoi ?

- J’ai hésité trop longtemps, je traîne avec moi le péché capital : l’indécision. J’ai commencé à Londres des jeunes filles en fleurs. C’était déjà si cher. 300 000 £ un bel appartement. Je n’ai pas acheté. Tout est allé de pair. C’était trop cher ici, c’était trop cher là bas. J’ai hésité chaque fois, et je n’ai rien acquis. Après, même en la Ville, c’est devenu tout fou. Mon père faible aidant, je n’y ai rien acquis. Trois milles francs Napoléon, que toi, cher ange du passé, mais du passé bien rétamé mon fils, que tu n’as pas su bien mettre. Et tout est allé vite, comme en la langue esclave, la langue en glaise, et qui jamais ne brise, et qui jamais ne bronze, même si l’on me dit que l’homme fait d’argile toujours tiendra climat.

Je regardais mon gusse, ainsi que tu dirais, mon cher lecteur. Il en devenait beau, il en devenait blond. C’était un bon picard. Il se tourna vers moi, vaguement, avec un air bien chevalier. Son delirium verbal annonçait cependant une bien grande mutation. Il me dit, tout en gesticulant, une Bible éthiopienne à la main :

- Je sais d’où vous venez, messire !

- ...? (tu le sais, cher détecteur, que je suis long à la détente)

- Je sais d’où vous venez ! Et moi, qui suis d’ici, vous la ferai, la confession...

- Laquelle ?

- Je l’ai vu, il m’a fait peur, j’avais la possibilité de sauver le monde, de me loger enfin à bonne enseigne.

- Vu qui ?

- Je l’ai vu ce soir-là, notre bon roi pêcheur ; il était sur son yacht, une goélette, au bord d’un lac. Et il me l’a dit, de gagner son palais bien-aimé. Derechef je le fis. Et au cours du souper, du saumon, du vin blanc, il me fit défiler, et la blonde, et le vin, l’aristotélicienne possibilité, dont jamais je ne fis ni décision ni rien. Et c’est ainsi que suis, un valet et rien d’autre. Et que je suis dehors, condamné à errer.

Tout en disant cela Valet s’agrandissait ; il devint entouré d’un halo lumineux, presque angélique. Il perdit même son peu de laideur et sa grande sottise. On aurait dit un niais ou un athée qui avait enfin trouvé la Foi et puis la vérité.

- J’ai donc bien vu le maître, moi qui suis Perceval, mon bel ange non déchu (c’était première fois qu’on me parlait ainsi !), gardien et protecteur, génial et puis rebelle.

- ... ?

- Et le maître disait : ne laissez passer chance : Achète, oh, maintenant !

- Mais que voulais-tu dire ? que le marin pêcheur...

- Mais que le roi pêcheur, le roi ensoleillé, maître des majestés, était un roi d’immobilier !! Si tu réfléchis bien, cher ange, toute histoire du Graal n’est qu’une histoire d’immobilier...

Disant cela, mon Perceval, ô client malheureux, puisque jamais décisionnaire, d’immobilier, me découvrait un choeur bien sien, qui ne le délaissait : et demoiselles de chanter, ou de scander, plutôt, ses insinuations, ou pour moi bien, ses affirmations... Je répète : il fut subitement entouré de jolies filles qui chantaient cette bizarre chanson qui en éclairera certains et en intriguera bien d’autres...

- Il perd, le sot, le château de sa mère...

- Et puis bientôt le château Clamadieu...

- Ou bien celui de Blanchefleur...

- Et puis celui de mère grand...

- Ou bien celui du roi pêcheur...

- Un âne je vous dis, ce chevalier errant...

- Mais tu erres, tu ne demeures...

- Or demeurer me rend songeux, dit le Chrétien...

Denn bleiblen ist nirgends... comme nous disions déjà !

- De quoi ?

C’était ma bonne amie Fräulein Von Rundfunk qui venait pour m’aider. Elle avait bien raison, sinon : si demeurer n’est nulle part, à quoi bon investir un domaine ? Tu le comprends toi, mon bon lecteur ? On fout le camp, et puis c’est tout. On est soldat... Et tu as vu le coût de l’entretien ?

Je demandais à Fräulein où était son aspirateur, son arme secrète tant redoutée, chérie, et s’il était toujours en sa possession. Je lui demandais, question toujours aussi utile s’agissant d’une femme, si elle demeurait autant éprise de mon bon vieux Baptiste. Elle se déroba, comme les sept voiles. Enfin, elle me confirma que l’aspirateur était bien de marque allemande, et d’une succursale de Porsche qui plus est. En fait elle s’était levée bien haut, séduite par notre belle tempête, notre si noble Sturm und Drang, et elle s’était précipitée à notre venue, sachant si bien que j’en étais la Cause...

Perceval poursuivait la liste des châteaux, la liste des gentilhommières, la liste des appartements, ou celle des relais&châteaux qu’il avait laissés s’échapper comme un âne, dans ses hésitations adolescentes (car tous ne sont pas Lord Byron). Et j’en étais navré... Mais fallait-il confondre la Demeure du Père avec le Château du Chevalier, ou l’appart’ bien bourgeois ? Et si oui, finalement ? Et j’en avais parlé, avec mes esprits hindous - hindouisés, précisément - de cette drôle de chose, la décadence ou le kali yuga... En deçà de cela, mon Perceval à moi, debout devant l’agence, poursuivait sa liste.

***

Le bougre commençait à m’ennuyer. Je le savais, moi, au bout de quelques heures, que même les enfants, qui n’ont rien demandé, que même tout le monde a ses problèmes. Mais tout de même...

- Mais quand bien même, ami, si tu eusses acheté...

- Quoi ?

- Tu te fusses rompu, années hypothéquées...

- Quoi ? ça veut dire quoi hypothèque ?

Ca veut dire que tu es un dégueulasse !

- ????

- L’absence d’hypothèque veut dire en tout cas que tu restes libre, à la vie éveillé !

Fräulein était là, avec son incertain accent. Tu l’auras reconnue. C’est toujours une peine, ô lecteur, ramasser Perceval ! C’est toujours si facile, et puis c’est la corvée ! Et j’en ai eu marre, au bout de quelques "quoi ?" !

C’est pourquoi je suis là, cher lecteur, délivré de ce fric, car moi de cet espace, j’en fis bonne mesure, crois-moi, ma démesure... mais Perceval, lui, pensait à ses années endormies, à sa patience empêchée, à son temps frelaté, à sa lugubre absence de voracité qui lui eût permis de gagner... ses maîtres carrés. Il en pleura tout d’un coup, comme un enfant, comme s’il avait compris que je ne voulais pas l’aider, que je ne pouvais, ayant considéré toute accession à la propriété comme une manière de vol, une manière de viol, de la planète s’entend. Les hommes sont mous, et Perceval est leur prophète.

Je le vis, du coup, comme se pétrifier. Oui, lecteur, mon visiteur du matin, pas du soir, se pétrifiait. Il s’était tout d’un coup investi dans la pierre. (Je n’ai d’ailleurs pas compris pourquoi l’on parle d’investir dans la pierre quand c’est en l’occurrence dans le vide que l’on place l’argent). Mais Valet, nom de Dieu, était devenu un poucet rêveur en petit béton. Là, il n’aurait plus à regretter. Fallait-il investir ? Et qu’allait dire le marchand de biens devant lui ? Que c’était une statue d’art moderne ? Il me sembla alors voir à l’intérieur de l’odieux local une face familière et singulièrement désagréable. Je ne dirais pas quelle figure, lecteur, tu n’as qu’à deviner... Je la regardais, et elle me rendit mon regard, avec je ne sais quelle note d’accusation, comme si j’étais responsable, moi, du malheur de Perceval. Avait-il été transformé par ce démon en tas de pierres, ou s’était-il coagulé pour me culpabiliser, suite à son désespoir ?

***

Je pris la main de Fräulein, si disponible, absente en même temps de son lâche abandon du soir, comme si mon cher Baptiste, clochard bien réveillé, me l’eût abandonnée, et calculai les années à payer qu’eût du devoir mon Perceval. Infinies... sans compter les taxes.

Une brève sur les fesses, je n’avais pas que ça à faire. Et je l’abandonnai, et nous gagnâmes le haut lieu des dernières révoltes citoyennes, bien locales (dont le mot tient la même racine que "loyer", je te le fais savoir), et nous gagnâmes un café matinal où se tenaient deux ivrognes non moins matinaux qui semblaient nous attendre.

Ils étaient deux, bien éveillés, brandissant leur bon verre au vin rouge. Un bien massif, un maigrelet, qui tamponnaient leur verre mort, attendant bien qu’il fût rempli. Ce fut le plus pompeux qui m’éveilla, tandis que l’ombre molle s’en retournait chez d’Artagnan lui assurer le beau service du matin (et qui sait plus, mais va savoir...) :

- Bonjour, messire, on vous veillait...

- A qui ai-je l’honneur ?...

- A...

-          D’aussi désagréables compagnies... ajoutait l’autre, qui ne savait plus phrase terminer.

Et en tout cas, il savait que j’en avais passé une mauvaise, de matinée, en dépit de notre enchanteresse et brève entrevue avec la Rundfunk.

(à suivre)

25 mars 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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