L'après Libre Journal - Retour à la liste
L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
X - Chapitre nouveau : on change d’air (et de monnaie)
par Nicolas Bonnal

Je m’assis, commandais un rosé (après tout, où en sommes-nous ?...) et le plus éveillé des deux m’éveilla.

- Je suis le comte Maubert de Mutu. Lui est Sylvain des Aurès, vois-tu ?

- Mais encore ???

- Tout est vain, tout est mort, tout a été...

Alles leer, alles war, alles Toth... dit Sylvain le plus polyvalent, polyglotte.

- Toi et nous, on le sait. mais ce qu’on te demande...

- C’est quoi ?

- D’intervenir ! Remarque, Envoyé, ange du feu de Dieu, tu nous l’as déjà fait...

- "Mais pas assez", ponctua Sylvain, le dieu du campo, si proche de moi par Virgile, et qui rêvait sans doute d’agapes Parisiennes plus virgiliennes et puis gratuites. Je me remémorai mes mémorables minutes avec petit Pierre au pied de Montmartre. Mais Sylvain poursuivait : "on crève de faim, de soif, de froid, de tout. On a connu de bonnes époques, sinon on serait restés dans les armées de l’Empereur."

- De qui ?

- L’Empereur ! dit Maubert. Tu as connu, couillon...

- Que si donc si ! on en parlait beaucoup !

- Ici, me dit Maubert en embrassant de son bras large l’espace, on avait tout. L’ivrognerie, le vin, la liberté, la piaule de bonne, la converse, la lune libre, la nuit transfigurée, le vin, la piaule assurée, la rumeur éthérée, le vin, et toutes les présences...

- Et aujourd’hui, tout s’en allé, me confirma Sylvain. Une époque de merde. Que viens-tu foutre par ici ? Il n’y a rien à foutre. Mitterrand est bien mort, il n’y a pas de grand monarque.

Cela, je le savais. Mais que pouvais-je faire, si toute l’humanité avait décidé de s’emmerder, rien que cela ? De s’emmerder ? Maubert, qui fumait quelque chose, me regarda d’un air brut, d’un air bohémien, et plus bohême que jamais brutalement dit :

- Tu sais quoi ?

- Tu sais quoi, quoi ?

- Il faut avoir le courage de fuir...

- Je pense, donc je fuis, comme ajouta Sylvain, alias Sylvanus, divinité des arbres, si étrangement présents en cette basse ville.

- Tout le monde reste, tu l’as vu, cher désastre chu d’un désastre obscur. Et regarde-moi bien. Je dis bien : tout le monde reste. Tous ceux que tu vois, ceux qui viennent même en ce bar las, ceux-là viennent pour se faire calculer, ou bien exterminer. Ils restent pour se faire tuer, pour se faire exploiter, pas au sens du Nabookov, au sens propre : pour presque rien niveau pognon, et pour mener une vie de presque rien. Moi je te fais l’éloge du déserteur, eux te font l’éloge de l’exterminateur. Il s’agit de fuir. C’est la forêt. C’est la Patagonie, et c’est les riches filles, et c’est les bonnes plantes, bonnes montagnes où ne crève pas l’abeille. Je sais que tu n’es pas des nôtres : tu es un rien aérien, airy nothing, et tu vas où ça te chante. Mais nous, cela nous coûte : de nous enchanter, ailleurs, d’aller nous faire foutre, comme ils nous disent ici quand on est trop bourrés, cela nous coûte d’aller nous réveiller ailleurs, de refuser cet ordre nouveau, cet ordre mondialisé, cet ordre du monde nouveau qui est partout nouveau, partout capitaliste, partouze capitaliste, au pied de Bir Hakeim, ô pauvre Maria Schneider, et qui nous baisera tous... partout très cher, pour même pas une bonne paye, manquerait que cela !

- Tels quels ! ponctua Sylvain vigoureusement et plantureusement. Et maintenant, je vais t’expliquer la théorie malthusienne des produits décroissants de la terre. En abrégé, très cher Esprit, il ne te reste que l’immobilier... Vu qu’il n’y a plus d’industrie !!!

- Et je reprends, moi, cher Maubert... Tu es venu, bénie époque, où l’on comptait bien des génies... Mozart, Balzac...

- Abdel-Kader !

- Merci Sylvain ! Et d’autres gonzes !

- Tu es venu en une époque où l’on savait composer...

- Des vers...

- Où l’on savait écrire...

- Des romans...

- Où l’on savait exploiter...

- Des colonies !

- Des mines ou des enfants d’ouvriers...

- Epoque où l’on savait bien communiquer...

- Dans de la presse bien écrite !

- Merci Sylvain ! Où l’on savait, fils de ta mère, où en était le sens du monde !!!

And it’s over! mais tout est fini, et tout est tout cuit ! On se repose et on s’amuse... On ne fête plus les bicentenaires, on devient centenaire...

- En attendant de devenir un bicentenaire. C’est le rêve de tout un chacun, de toute une chacune maintenant. Ne pas crever, et bien durer. Pas de création, récréation, et puis retraite ! Terminus, et personne ne descend !

Et c’était terminé. Les deux compères se regardèrent en baillant et me dirent :

- On te laisse payer l’addition.

- Volontiers... et puis ?

- On aime ta fraîche toute neuve... Sais-tu qui nous payait la sèche, au mont jadis ?

- Nenni, les gars...

- Eh bien Dieter !

- Dieter ?

Je restais interdit. Se pouvait-il que tout le monde demeurât à ce point secret, à ce point lointain ? Je me souvenais du Dieter orgueilleux, si brillant, richissime, qui m’avait si bien détrompé au cours de mes premières soirées, infatigable esprit de l’oeuvre, et si troublant work in progress, ce phénomène accéléré, au fait de toute l’oeuvre au noir du capital, se pouvait-il qu’il fût lui donc lui si au fait des oeuvres et des besoins de nos deux frères, ou communistes, de la Fin ? Par saint Milfranc !

- Dieter ? Et comment se fait-il...

- ... qu’il soit passé ... dans l’autre camp ???

- On peut être des deux, recto verso...

- Ecoute, règle tout... On t’y amène...

- Mais où ?

- Devine... au domaine des dieux...

- Des moines...

- Tu rigoles... Au domaine des changes !

- Ah ! La conversion !

- Je pense, dons je suis !

- Signé Dieu ! On y va !

Je m’y rendis ce matin là, au domaine des changes, domaine des dieux, mon cher lecteur, cher cannibale. Car toi qui n’as jamais compris une ligne, peut-être que tu as su comprendre ma chair, ou la mâcher, entends-tu bien ? Cannibale lecteur.

***

Nous étions le matin. Une belle lumière, et là, mon bon lecteur, si tu en as, de la Mémoire, je te conseille de te l’utiliser. Car nous étions au pied du Temple du Soleil de la Patrie auquel je n’ai rien compris. On est si sot quand on est jeune !

Et là, il y avait des gens. On ne peut pas dire, amis non, que Sylvain ou Nicolas m’aient menti, menthes latines, arabes ou orthodoxes. Devant le temple de ladite République, il y avait une panacée, mais quelle panacée ! Tous les cours de la Bourse ! On sait toi comme moi, chère lectrice, ce que Bourse veut dire, et ce que Bourse veut devenir... Je laisse Nabookov parler, ou mieux, s’exprimer dans ses poèmes que la délicate Tanya dénoue le long de ses immenses tresses :

Larme d’acétylène
Oxygène liquide et Transports aériens
La passion des actions dans la Bourse aux valeurs
Engendre des victoires

L’argent l’abstrait le nénuphar
Qui tout possède en rémanence
Luit dans les box colonnes droites
Des temples eurythmiques

Meurtre en douceur circulation du sang des sens
A la criée voleuse
Mais non Hermès Vuitton l’affaire de ce cycle
Crie trésor à mon coeur

- J’ai peur, dis-je soudain, d’avoir manqué un train. Je ne suis pas venu comme un historien récent du capitalisme local, mais...

- Du tout, ami, me dit Sylvain, dieu sylvestre entre tous, car ce poème fut écrit il y a vingt ans de ça.

- Ah ! Que dit-il d’autre, mystérieux s’entend ?

Je suis le pile ou face du monde aléatoire qui
Oxygène d’essence mes affres mes affaires
Je suis le papier froid symbole coup de fil
Le silence froissé

Rumeur, rumeur télécopiée
Au rang de sensation
Puisque ce monde en banque
Nourrit la foi d’airain

- C’est ça, me dit Maubert, ils ont toujours du risque, ces rishis...

- Au point de m’envoyer, par delà les sept mers, par six fois le Simbad...

- Mais on n’est plus au temps de ce pauvre Volpone, du pauvre levantin...

- Aujourd’hui les bateaux arrivent bien, toujours !

- Et moi, que fais-je ici, sinistre compagnie ?

- Tu viens voir avec nous le bon agent de change !!!!

- En plus au quartier dit latin.

***

Nous changeâmes de direction. Il était donc question de remonter la bonne montagne d’où la sainte avait repoussé les Huns mais pas les spéculateurs. Maubert continuait de disserter. Il était tout en paroles, comme Sylvain de Gibraltar, qui était tout chiffres aussi ; au lieu que mon Nabookov était lui plus "tout écrit", diligent gestionnaire de son dossier Scripta manent.

Les spéculateurs et les changeurs... Ces derniers avaient plus sûrement vidé le quartier étudiant de vie et de son dynamisme que le captain Attila, et si le béton avait poussé depuis ma précédente venue, il n’en était pas de même avec l’herbe. Mes compères désiraient m’amener au temple, comme on dit. Un bâtiment déjà bien vieux et consacré aux grands hommes et à la patrie.

Là, nous trouvâmes une file de gens bien tranquilles, un bon troupeau bien soumis, destiné à obéir. Je ne saurais jamais si l’humanité valait mieux ou moins jadis. Quand je suis venu, elle bougeait plus, c’est tout. Et il y avait de tout, au lieu que maintenant il n’y a plus rien. Rien que ces maîtres et leurs changeurs.

On y fixait les prix, et l’on convertissait. C’est une joie de convertir. Trois juges, mettons Minos, Eaque et Rhadamanthe, Richard, Richter ou bien Kirchner, trois juges des enfers ou affaires, trois shérifs de Nottingham ou Moneyland, échangeaient des données sur tout le monde ; le monde entier, compris comme ensemble de terrains à vendre, acheter ou louer, et à se refiler, me dit Maubert, pour mieux se gaver, me dit Sylvain.

En fait les dix compères, devant un écran géant d’ordinateur, s’envoyaient ces messages. Le m² vaut mille euros à Callao, il vaut cent mille à Ginza. Il vaut 100 000 £ à Kensington, mais c’est en pieds, en pieds² là-bas. A Manhattan, Upper Eastside, il a baissé ; il a monté ailleurs, s’est effondré à Détroit, il caracole à Rio, il gaudriole à Shanghai... Monte-Carlo c’est des champions, mais le volume est faible. Argent qui dort s’endort, et qui dort rouille. On ne rentre pas bredouilles. Les commis frétillaient.

Et puis, soudain, ils ouvraient le marché aux m². Et la file bien rangée venait leur demander des échantillons, ou bien changer des cm², des dm². Et on leur demandait où ils voulaient vendre ou acheter, et ce qu’ils voulaient faire de cette nouvelle monnaie. La surface était devenue de l’argent bien palpable, mon ami. Et on la leur rendait bien, leur monnaie de la pièce. Devant ce si beau Temple, la patrie reconnaissante veillait. Le patrimoine, on le sait, n’a jamais su faire de distinction entre l’argent et les vrais trésors du génie humain...

Ils repartaient avec quelques cm, tous ces humains, mais j’ignorais de quelle étoffe étaient faits ces cm, si je sais que vous êtes, les humains, comme nous les esprits, faits de la même étoffe que nos rêves. Avec les cm ils pourraient s’acheter des vêtements, du hamburger, un ballon de football. Avec les m², ils pourraient s’offrir un tour du monde, une place à Wembley, une école de commerce, me dit Maubert qui se tordait de rire. Tout de go, il s’adressa à un des angoissés clients de ces drôles, et il lui tint à peu près ce langage :

- Eh, guignol, tu as perdu ton âme !

- Quoi ?

- Elle est tombée par terre ! Joie est mon caractère ! Vous l’avez laissée tomber, je vous l’ai ramassée...

Et le bonhomme restait son âme entre les doigts, vingt et un grammes ou pas, ne sachant plus qu’en faire. Et là, Sylvain, qui riait aussi aux éclats, prenait le relais, pendant qu’on essayait de gagner quelques mm², de rogner de l’espace à l’issue d’âpres argumentations, de tirades mémorables.

- Vous pouvez vendre votre âme à l’année, ou au mois... une location saisonnière ! Evitez le mois d’août... En échange de quoi, vous les aurez, vos précieux mètres...

- Cela ne nous intéresse pas, dit une voix énorme et grave.

Je frissonnais, comme tous un peu, je crois. C’était la voix de Morcom. Morcom ! Que faisait-il si tôt dans ce quartier latin il est vrai... C’était peut-être lui qui était allé voir l’autre. Il me reconnut, ne me salua pas mais me tint brièvement sous son regard. Il descendait d’une voiture luxueuse et s’apprêtait à rentrer dans le Temple.

- Cela ne nous intéresse plus, parce qu’ils n’y croient pas. Elle ne vaut plus rien. Si le vendeur n’est pas de bonne foi...

- Je vois, fit Maubert amusé. Si Tiphaine Dufeux n’a plus le sens de l’honneur, son mètre étalon ne fera plus d’affaires...

Morcom disparut aussi vite qu’il était venu. Nos changeurs s’agitaient, la queue pressante de la clientèle bien sage devant eux s’agitait comme peau de lézard. Mes amis me regardaient comme si j’allais faire quelque chose. Mais seuls ces mots me vinrent à l’esprit :

Il trouva dans le temple les vendeurs de boeufs, de brebis et de pigeons, et les changeurs assis. Ayant fait un fouet avec des cordes, il les chassa tous du temple, ainsi que les brebis et les boeufs ; il dispersa la monnaie des changeurs, et renversa les tables ; et il dit aux vendeurs de pigeons : Otez cela d’ici, ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic.

Je ne les prononçais d’ailleurs pas. Je n’en eus pas le temps ; comme une vague de vif-argent, la compagnie avait surgi : d’Artagnan, notre bon Drake, et même Mandeville. Devant Maubert ébaubi par tant de célérité, les pirates associés, artistes consorts et autres contrebandiers des mètres bousculèrent les étals, vidèrent leur sac de chat botté, replièrent les mètres. Ainsi fut fait, en quelque temps. Mandeville enfin arrivé souffleta un des changeurs, et se fit mal au poing (je crois aussi qu’il y perdit son gant). Enfin, le grondement du Kombat des amis cosaques acheva de rendre ses couleurs à ce jour pâle, tant on y avait nettoyé, pardon blanchi, de l’argent. Il en sortit - du Kombat, pas de l’argent - mes chers Superscemo et Siméon, mais aussi Fräulein Von Rundfunk, un peu en retard car elle avait dû mettre au point une nouvelle arme secrète, Aspirator Golem Total. A peine descendus, ils dispersèrent ou aspirèrent bien des objets et des billets, des m² et des candides, malgré mes imprécations. Impressionnés, mais un peu réticents tout de même, Maubert et Sylvain observèrent mon armée germano-cosaque à l’oeuvre. Le jeune captain Toilet se chargeait d’épurer dans sa station thermale tout ce qui lui tombait sous la main ; et tout disparaissait illico.

- C’est l’alliance tant redoutée...

- De l’hôpital et de la charité...

- Oui, l’armée rouge et la Reichswehr...

- Les soviets et l’électronification...

- La fin de l’occident crétin... La garde, en tout cas, meurt mais ne rend pas.

- Elle est peu inspirée, il faut dire... mais où vont tous ces gens ?

- En Australie ? En Austrasie plutôt, s’ils voyagent dans le temps...

- A moins que ce ne soit dans des espèces d’espace...

- On leur déroule un tapis rouge...

- Cela leur apprendra à aimer les espèces... je te parie un m² qu’on les retrouvera dans un local à plier, qu’on mettra aussitôt aux enchères !

- Les toilettes du captain Toilet ! brailla Siméon qui avait fait des progrès tant en français qu’en mécanique des fluides...

- La vie est chère en enfer ?

- Tiens, voilà Rameau...

***

Là-dessus, en effet, venait un dénommé Rameau, vêtu comme l’oncle de l’autre (le neveu), donc assorti au temple, quand il était une église, et disposant d’une baguette ; Rameau, le musicien des sphères, et que j’avais jadis tant inspiré, quand il célébrait les noces des mythes et des astres. Mon Pythagore s’appuya sur son pupitre, appela son orchestre, et les cordes arrivèrent, un bel orchestre de musique de chambre. Les musiciens descendaient de la tour de Clovis, du tarantass de l’inévitable Charon, et je crois aussi du Kombat. Comme pour exorciser le chaos désastreux de la rue, dont mes enfants guerriers et mon ancienne égérie étaient les responsables, Rameau s’époumona, rehaussa sa perruque et il entama son ouverture de Zaïs. Les cordes somptueuses chassèrent tout le monde ; les marchands, les clients, tous nos spéculateurs.

Ayant fait un fouet avec des cordes, il les chassa tous du temple.

Il les avait en effet chassés avec les cordes, comme la musique angélique le fera avec ses instruments. Je me remémorai les théories de Rameau, qui toujours avait vu exalter ce monde, en faire l’Univers. Il n’y avait plus rien, et plus de tarantass en métal non plus. La place était pure, ne semblait pas même dévastée. L’église avait été vidée de toute sa fange de changeurs. Fräulein me salua gentiment, hello meine Seele, et me dit qu’elle y allait dorénavant plus mollo, allegro ma non troppo, avec l’aspirateur. C’était comme pour ses sentiments à l’égard du pauvre Baptiste, andante tranquillo. Elle avait quand même soigneusement volé les m² que l’on redonnerait plus tard à des nécessiteux ou que l’on placerait dans la mansarde transformable de d’Artagnan (pourquoi demeurait-elle domiciliée chez lui, d’ailleurs ?). Quant à Siméon, il avait adopté une stratégie plus économe concernant les ressources de l’adversaire : il tirait plus à propos sa chasse d’eau. Ce tableau ne nous empêcha pas d’essuyer une volée de bois vert d’une haridelle qui ne faisait pas le printemps. Pendant que d’Artagnan et Drake s’esclaffaient, elle s’en prenait au pauvre Mandeville qui n’en pouvait mais. La femme mûre et bariolée, plus belle conquête des temps postmodernes après les Lolita, marchande de rien de son état, postillonnait comme jamais ne put le faire Charon (pour prendre son exemple) :

- Vous êtes des assassins ! des pervers ! une bande de jeunes ! des terroristes d’Alcada.

- De quoi ? Mais madame...

- Des vrais malades ! des ennemis du commerce et de l’humanité ! Des pignoufs du passé !

- Diantre...

- Vous croyez qu’on était là pour rigoler ! C’est vous les rigolos ! petites ordures, vandaliques ! Et vos enfants, ils ne vont pas à l’école, bande de clochards ? je vais vous dénoncer, je porte plainte, je vous déporte moi, je vous délocalise...

- Laissez-moi vous dire, bourgeoise, pourquoi nous combattons...

- Bande de sales petits blaireaux... J’ai perdu 12 cm² dans votre histoire ! Vous pigez rien à la bourse, rien à la spécule, rien à la vie, au droit des gens, à la sécurité, à la téloche, vous êtes (elle crache), vous êtes (elle recracha) des branquignols. J’en vaux moi du pognon, j’ai quatre apparts dans le septième et un riyad à Marrakech, j’ai fait cinq chirurgies plastiques cet été, je suis cousine de la baronne Kiefer von Panzani non mais tu va voir...

- Faudra te recoudre, alors...

- Si tu veux en découdre !

C’était la voix de Sylvain et Maubert, plus fatigués par elle encore que charmés par la musique de notre cher Rameau. La riche poissarde fut battue, prêchée, aspirée et évacuée, quoique ce ne soit pas la coutume. Le concert put reprendre. Et le choeur rayonna : Que tout s’unisse, que tout gémisse etc. Tatiana s’était jointe à la troupe, et elle dirigeait un des choeurs présents. Nous goûtions les instants délicieux où les humains se prennent pour des anges non rebelles encore, ahuris par l’effort bien vocal d’une solide minorité entraînée. Notre Rameau suscita de ce fait un concert de louanges. On l’acclama longtemps. Ce n’était pas un hasard, accorte lecteur, si je trouvais si près du but, du temple si précieux, de son escalier si profond, un rameau encensé tel que lui :

Latet arbore opaca
Aureus et foliis et lento uimine ramus,
Iunoni infernae dictus sacer

Fin de la cabale phonétique réservée aux latinistes initiés aux Mystères antiques. Je me demandais où avait pu passer Morcom, s’il avait vu la scène, s’il avait même été présent à la scène. Si même je l’avais vu en cette bleue matinée. Enfin nous nous réunîmes, peut-être moins fiers que les autres fois. L’explication concernait Mandeville et d’Artagnan, pendant que Drake, l’air mauvais, écrivait son journal.

- N’avons-nous pas éliminé une femme sans défense ?

- Ne devenons-nous pas pires que ce contre quoi nous luttons ?

- Oui, en luttant contre le mal par le mal, nous nous déshumanisons.

- Nous y perdons nôtre âme !

- Combien elle vaut, ton âme ?

- Demande à Faust.

- A qui, plaît-il ?

- Mandeville, quand même, au docteur Faust !

- Un cardiologue ?

- Serons-nous si populaires si nous les privons de leurs mètres carrés, de leur trivialité, de leur médiocrité, de leur banalité ?

- Je ne sais après tout s’ils veulent être libérés... L’humanité adore la servitude. Et les rebelles dorment maintenant dans le linceul pourpre des dieux morts.

- Nous sommes bien avancés maintenant. Si nous ne croyons plus nous-mêmes à nos beaux idéaux, où s’en ira notre récit ?

- Récit ?

- Récit. Notre histoire, quoi...

- Oui, je vois, je vois : ou s’en ira la chère histoire ? Qu’en dites-vous, calme bloc ici bas chu d’un désastre obscur... ?

- En mètres cubes ou carrés ?

C’était à moi de parler cette fois. Après tout l’on me considérait un peu comme le chef de bande, parce qu’on me savait descendu d’en haut (bien que personne ne m’eût vu, lecteur, bien que personne ne m’eût vu), invulnérable, très solvable, attracteur étrange de tous les marginaux, bohèmes et autre révoltés de la vieille capitale muée en cabinet de curiosités obscènes de la planète globalisée et en résidence fantomatique et déserte de maîtres dits carrés. C’était sur moi que l’on comptait, quel que fût le talent ou la compétence technique des uns et des autres, enfants et animaux (ils vont bientôt arriver) compris.

Je m’assieds, répondit le chat en s’asseyant, mais je m’élève contre ce dernier mot. Mes paroles ne sont pas du tout des turlutaines, selon l’expression que vous vous êtes permis d’employer en présence d’une dame, mais un chapelet de syllogismes solidement ficelés, qu’eussent appréciés selon leur mérite des connaisseurs tels que Sextus Empiricus, Martius Capella, voire - pourquoi pas ? - Aristote lui-même.

Je pris donc la parole, essayant de ne pas me prendre pour un prophète, ce qui est toujours une erreur. Enfin je tins à peu près ces propos. Pour la première fois, nous nous sentions plus forts que l’adversaire. Morcom, Dieter, les maîtres carrés, ce n’était rien, ou poudre aux yeux. Non, ce qui était inquiétant, c’était les dégâts que nous occasionnions, et les débats que nous causions. Nous étions partis sur une bonne base : lutter contre les maîtres carrés. Mais nous nous comportions comme des missionnaires des armés. Or, disait un grand révolutionnaire français, les peuples n’aiment pas les missionnaires armés. Ce grand révolutionnaire, ajouta Maubert d’un ton enfin sérieux, avait imposé un édit du maximum ; il guillotinait à tout va les agioteurs et autres loups-cerviers. La république était invincible, mais elle était surtout vertueuse ; les gens n’aiment pas ça. On liquida enfin notre grand homme, sa Terreur et surtout sa vertu. Nous ne pouvions donc pas dire, et en cela Maubert s’accordait avec moi, que nous nous battions, et que nous éclations l’ennemi, comme le rappela Sylvain fasciné, pour le salut de l’humanité. Bien au contraire, nous pourrions être accusés de crimes contre l’humanité et autres billevesées, comme le souligna Fräulein Von Rundfunk qui n’en était pas à une méprise près. En bref, mon bon lecteur, nous décidâmes de nous battre non pour le salut de l’humanité ou de la destruction des maîtres, mais pour notre bon plaisir. Et nous prîmes la décision de descendre aux affaires, pardon aux Enfers, dont l’entrée se trouvait là, tout près, comme le souligna Maubert, ce qui concordait avec la venue de Morcom tout à l’heure, pas expliquée depuis. Mais avant de descendre aux Enfers, nous dûmes essuyer une puissante salve verbale du camarade écuyer Mandeville, pas l’apiculteur, le nôtre...

Latet arbore opaca
Aureus et foliis et lento uimine ramus,
Iunoni infernae dictus sacer

Mandeville traduisit dans ses mots ces vers sacrés ainsi :

La tête arborée en Paca... J’y suis ! Mon latin tout entier me revient... Horus et folle Isis... Et lento vis le minet Ramus... Union infernale dit à tous qu’ça sert... Ventrebleu, c’est revenu !

- Oh, Mandeville ! Vous faites à Virgile ce que nous fîmes à la Pologne, murmura la belle et lucide comtesse Von Rundfunk.

- Vous me vexez, madame. Quant à vous, l’ange gris (il me croyait bien saoul, le surnom me resta), je vous demande trépanation...

- Réparation, mon vieux, réparation... et pourquoi donc ?

- Vous venez d’affirmer dans votre narration que je ne suis pas l’apiculteur, mais l’autre. Que veut ce charabia signifier ?

- L’autre, le Mandeville anglais, lui expliqua Maubert, c’est le théoricien premier du libéralisme anglais. Et il utilise la parabole des abeilles, de la ruche. Voilà pourquoi il a usé le mot apiculteur. On descend ?

- Oui, oui, on descend en Kombat ange gris, piani angel ?

- Non, Superscemus, car depuis l’épisode aventureux de la bibliothèque et de la lutte géorgienne contre le dragon, tu es le centurion Superscemus, non, dis-je donc, on ne descend pas en enfer en Kombat...

- Pourquoi, dit d’Artagnan, et s’ils nous réservent un chien de leur chienne en enfer ?

- Mais on est bien armés !

I flush this hell... marmonna le captain Siméon.

Tous s’impatientaient. Nous gagnâmes l’entrée du noble temple républicain, puis nous trouvâmes une crypte, un escalier profond. Et là, torche en main nous commençâmes la descente aux affaires. Auparavant, lecteurs, vous reprendrez bien un petit résumé ?

Faire naître la force du sein même de la faiblesse, cela n’appartient qu’à ceux qui ont une puissance absolue et une autorité sans bornes.

(à suivre)

1er avril 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

Publicité !

par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

Retour à la liste - Haut de page