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L'après Libre Journal
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XXXVIII - Boom Laden ou la Tour invisible
par Nicolas Bonnal

Nous étions en pleine méditation transcendantale, nous interrogeant sur les incroyables révélations de notre jeune compagnon, quand nous fûmes interrompus par la police. Je n’ai pas dit arrêtés - car qui s’y risquerait ? - mais interrogés tout de même.

C’était un policier philosophe de belle facture, ou même de belle allure, un peu de cette famille des colonels des grenadiers de Napoléon, lecteur. Il nous demanda gentiment quelles étaient nos intentions.

Nous eûmes alors le bonheur de voir revenir avec son orchestre de chambre à air notre immense Rameau. Il composa en notre honneur un rondeau sur les seigneurs de la terre creuse et une ritournelle intitulée les maîtres effrayés.

- Pourrais-je savoir les buts de votre opération ?

- Nous sommes des entrepreneurs en démolition.

- Cela je le sais. J’ai lu votre brochure sur le tiers étage.

- Vous avez lu ma...

- Je suis aussi de la police philosophique. Nous aurions dû intervenir avant. Mais vous avez de sacrés appuis... C’est aussi pour cela que nous avions pris des mesures avant : pour prévenir tous vos outrages... Que voulez-vous donc faire ?

- Ramener ça à l’âge de pierre.

- Pourquoi à mon âge ?

- Ce n’est pas de toi que l’on parle, petit Pierre !

- Que comptez-vous faire de toutes ces pierres, alors ?

- Retrouver l’âge d’or. Comme vous le savez, colonel...

- Vogel.

- Vous êtes un mage ?

- Disons que j’ai de l’estomac...

- Vous êtes allemand ?

- D’Alsace.

- Colonel, puisque tel est votre nom, je le vois, je le sais, et le pressens, l’âge d’or est l’âge rousseauiste où l’on n’avait pas de conflit, rien n’étant basé sur le foncier et la propriété, qui n’est que l’expropriation des honnêtes gens puisque la terre comme l’eau, voire l’or, sont à tous les honnêtes gens. On se contenait de chasse, on se bousculait un peu, mais nous n’allions pas plus loin.

- Continuez, monsieur Maubert ; avec de pareils arguments vous allez vaincre l’ennemi à plate culture.

Nous faisons semblant de ne pas voir la nasse - Nasa ? - policière et militaire se serrer autour de nous. Faisaient-ils semblant de croire que nous ne saurions nous défendre ? Je demandais à Fräulein de bien veiller sur les Gavnuks ; non que j’eusse peur pour eux, bien au contraire je craignais pour la maréchaussée.

- C’est donc la délimitation du territoire qui crée les conflits ; et l’agriculture, aigrie culture, devrais-je dire.

- Continuez, vous nous passionnez.

- D’où les meurtres fondateurs et rituels de Caïn ou Romulus, qui tuent leurs frères nomades si j’ose dire. D’où aussi notre rage à libérer la pauvre humanité de l’affreuse dictature de ces maîtres horribles et carrés. D’autant que la moitié de notre fortune et de notre vie y passe maintenant, alors que nous délaissons l’éducation de nos enfants, la conquête de l’espace ou la recherche technoscientifique ou pour mieux dire techno-chamanique...

- Comme c’est intéressant... vous n’avez pas pensé que nous avions évolué depuis, et que les gens sont aujourd’hui mieux logés que sous Louis VI ou Victoria... Avec des idées comme celle-ci, nous allons vous déposer gentiment dans un asile psychiatrique.

- L’asile psychiatrique ? Mais je l’ai demandé déjà à l’union soviétique en son temps. Maintenant, laissez-moi dire une chose : nous avons vu vos troupes s’approcher de nous comme des araignées filant, et nous allons les tempérer.

Devant le policier interloqué, nous vîmes tomber du vénérable dirigeable à croix gommée, des filets à Geist, dernière invention de la belle Fräulein et du raseur Von Braun. Ces filets étaient une merveille, mais il fallait en expliquer l’usage au policier, qui avait été très courtois, et toujours très beau, au goût du moins de Fräulein. Ce fut Orden qui s’en chargea ; curieusement, il y mit les formes.

- Ces filets à Geist paralysent la volonté, et pour de nombreuses journées. Ils vous rendent aussi impotents que la majorité des gens qui vivent ici, par exemple ceux qui attendent de voir le bus, la caisse du supermarché, ou rêvent de rentrer chez eux lors d’un embouteillage. Il serait bon pour vous que vous renonciez à votre offensive, qui en outre pourrait vous faire goûter à mon bâton de dynamique.

Et les filets à Geist descendaient et ils commençaient à attraper les araignées-policiers. Pendant ce temps, et devant l’officier étonné, Orden poursuivait :

- Nous sommes les forces du désordre. Tout désordre est momentané, mais il suppose un rappel à l’ordre. Ici nous n’avons fait que notre devoir, et nous avons forcé la dose du fait de la résistance avaricieuse de vos maîtres carrés.

- De nos mètres carrés ? Vous oubliez que vous volez, vous êtes des hors-la-loi, des enfants de Midas.

- Enfants de Midas ?

- Vous savez, ce roman de Jack Lombric ? Des terroristes et des bandits comme vous, simplement très bien armés et imprenables. On a vu des précédents dans notre histoire.

Le colonel Vogel nous en bouchait un coin, je le reconnais. Nous restions bouche bée devant son argumentation laconique et cinglante comme un fouet. C’était la première fois que l’on nous répondait de la sorte. Je conclus que les mètres carrés, dans ce paradis gris, ainsi nommé pour l’habileté que l’on met à y protéger les mètres carrés, nous avaient donné tout ce fil à retordre pour de bonnes raisons. Ce fut Orden qui, s’adressant presque à un collègue, prit la parole et lui posa la question fatidique, prélude peut-être à je ne sais quel type de transaction ou de conversion.

- Colonel, pourquoi mettez-vous autant d’empressement à défendre un système aussi putréfié ? Par intérêt personnel ? Par conviction profane, par idéologie ? Tenez, nous ne voulons que nous amuser, nous.

- Et puis silence, quoi, Vogel...

- Bon, arrêtez de vous prendre à mes hommes. Vous verrez avec les casques bleus quand ils viendront...

- Les casques bleus ? Si on nous les envoie, cela leur knoutera cher. Ce sera nos super-pouvoirs contre un fort maigre sens du devoir...

Le colonel nous observa de son fier regard de renard gris de Sibérie. Il croisa le fer avec Fräulein, qui n’était pas partie, lecteur, pas plus que les autres, et je me demande qui fera notre déménagement à Paris. Il faut dire - et je me le rappelais soudain - que son nom signifiât "estomac" en tudesque...

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3 janvier 2012 - lien permanent
Après l’Apocalypse
2011, année de tous les mensonges
par Nicolas Bonnal

Même Giscard, homme-lige en son temps de la mondialisation et de la Trilatérale, s’est mis à dénoncer la conspiration en direct à la télé, devant bien sûr des journaleux hilares... 2011... Je n’avais pas vu d’année aussi corrompue depuis longtemps, sans doute depuis la fin des années 90, qui virent la formation de la bulle Internet, l’émergence du monde des manipulateurs de symboles, les guerres antiserbes et l’avènement de ce que Philippe Muray nommait l’après histoire, et que je me risque à nommer maintenant l’après apocalypse. J’ai donc décidé de ne plus suivre du tout l’actualité, ce qui du reste n’est pas si compliqué. Sortir de la matrice suppose une forme d’abstinence, d’ascèse, de jeûne médiatique dont on se satisfait facilement : on ne perd pas grand-chose à ne pas suivre un journal télé.

Mais cette année 2011 aura été quand même atroce en âneries infécondes. J’en citerai quelques unes, qui auront aussi marqué les lecteurs-commentateurs de l’actualité que nous sommes tous devenus, à coups de sites, de blogs et de réactions furibondes. La machine achève de gober notre attention sur l’écran tandis que le pouvoir achève de nous priver de nos libertés dans la rue.

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2 janvier 2012 - lien permanent
C’est à lire
"Le Dictionnaire des Emmerdeuses"

Pour commencer l’année en beauté (?), notre ami Patrick Gofman nous gratifie d’un extrait de son prochain livre, le "Dictionnaire des Emmerdeuses", à paraître en avril 2012 aux éditions Grancher.

***
"2012, année Marilyn Monroe" ?

Bien sûr que non ! Ce sera l’année Jeanne d’Arc, quoi qu’en disent les marchands de photos jaunies et de ragots éventés qui font déjà la queue à la porte des médias de masse. Quant à Marilyn...

La plus belle chieuse du monde ? Oh, n’exagérons pas : elle ne fait guère perdre leur emploi qu’à une centaine de personnes, quand le tournage de Something’s got to give (1962) est abandonné du fait de ses retards, de ses absences, de ses caprices et de ses vapeurs.

Née à Los Angeles (Californie) en 1926 Norma Jean (ou Jeane) Baker (ou Mortenson) de père indéterminé et de mère déséquilibrée, trimballée d’orphelinat en famille d’accueil, Marilyn fut certainement une petite fille très malheureuse. Circonstance qui fait aussi des femmes solides, pas seulement des exhibitionnistes vindicatives.

A 16 ans, elle épouse un ouvrier, qui s’empresse de s’engager... dans la marine.

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2 janvier 2012 - lien permanent
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XXXVII - Actes 72 de la société des galactiques, ou : suite des guerres horbigériennes
par Nicolas Bonnal

Résumé des instants précédents, ou Podvig des Gavnuks :

Un ange venu d’en haut, comme on le sait, essaie d’aider l’humanité à se libérer de la dictature des maîtres carrés. Mais comme on le sait, l’humanité aime les dictatures et la servitude volontaire, donc on passe à la croisade des enfants, c’est-à-dire au plus important : les combats des Gavnuks sur un territoire donné et fort machiavélien. Ceci sera le dernier résumé, ces derniers - les résumés - devenant impossibles à faire, même pour l’auteur qui ne s’y retrouve plus...

***

Les Gavnuks organisèrent et armèrent leur première bataille navale. Ils lancèrent les monstrueux triops dans le mer ; ceux-ci crûrent, absorbèrent les innombrables immondices des monstres marins et des sociétés industrielles, puis ils attaquèrent : ils partirent à l’abordage des gros yachts de croisière et dévorèrent la clientèle snob et huppée, et même la pauvre, celle des gros monstres des croisières Cheap, à l’exception de leurs enfants - mais il n’y en avait guère à bord -, ne laissant en vie que les bijoux et les sacs Vuitton qu’ils jugèrent immangeables ; puis ils se précipitèrent dans les canalisations, se glissèrent dans les appartements vides, absorbèrent les pauvres milliardaires, gonflèrent et explosèrent, nous permettant ainsi de remporter une importante victoire sur la côte d’usure. Enfin ils regagnèrent la mer ; mais les Gavnuks, sans éprouver une seule fois de la reconnaissance pour les petits monstres devenus gros, sous la direction de Superscemo devenu leur Gospodin Amiral, les exterminèrent à coups de Magic Toilets, de fusils à fleurs carnivores et de Staubsauger. Ainsi ils demeurèrent vainqueurs et le vieux Karl Jetlag, en catogan et cravate Chanel, leur reconnut ce mérite. Et il leur conta ce conte :

***

Nous sommes dans un monde vernaculaire qui n’a plus rien d’hauturier.

Le musée des automates est certainement l’une des merveilles de la principauté, d’autant qu’il est également considéré comme le musée national. Imaginons un musée du Louvre ou des Invalides qui serait peuplé d’automates ! Imaginons un monde même qui serait peuplé d’automates ! L’automate est aussi vieux que la divinité même, et je me souviens de ces prêtres qui manipulaient des poupées magiques pour éblouir leurs fidèles dans je ne sais plus quelles civilisation reculée... ou bien de cette légende hindoue qui révèle qu’une cité idéale est composée d’un peuple d’automates dirigées par un cerveau invisible. Il y a plein de ressources chez les automates, et à notre époque fascinée de technologie ou de robotique, héritière de Pinocchio, du Golem et de Norbert Wiener, nous ne pouvons qu’être éblouis par la vieille collection de la principauté, donnée en son temps par madame de Galéa aux princes de X.

Mais - il y a un mais. Les automates s’empilent par centaines dans des boîtes depuis un certain temps déjà, et l’on dit que dans la belle maison Sauber, inspirée de Charles Garnier, l’architecte du fantôme de l’opéra, et si stylée belle époque, les murs demeureront longtemps encore sans leurs habitants. Nos automates ont été démontés comme de vulgaires momies et entreposés quelque part. Mais c’est là que chez ces petits êtres apparemment mécaniques la révolte gronde. Car, et je vous l’apprendrai aussi, les automates ont quelque chose d’humain, de vivant et de conscient comme une oeuvre d’art, un animal ou un objet très cher. On ne les manipule pas ainsi, comme on le sait depuis Gepetto. Ils échappent à leur démiurge, surtout quand ce dernier est un habile ouvrier du siècle des Lumières. Et comme ils correspondent tous à une idée, un concept comme on dit aujourd’hui, au siècle du tout technologique et tout effet de serre, ils sont susceptibles un beau jour, un beau soir de se réveiller. Voilà pourquoi un de leurs démiurges, André S., vrai Monsieur Seguin de ces individus étranges, me raconta un jour l’histoire suivante...

Les automates s’ennuyaient beaucoup. On se lasse toujours de ne plus être une attraction : c’est pourquoi les vieux chanteurs, si fameux à X ou ailleurs, ou les pilotes de Formule 1, ou les affairistes oisifs ne se lassent jamais de célébrer leur retour sur scène. La durée de vie augmente pour les hommes, même pour les petits animaux domestiques, alors vous imaginez pour des machines (pardon, des automates) conçues par des mains savantes depuis des siècles. Et puis ils se révoltaient un peu aussi : n’incarnaient-ils pas le musée national, donc la nation vernaculaire. Ne s’agissait-il pas par ce mouvement d’humeur, dont nous verrons bientôt les détails, de manifester un peu de cette identité discrète enfouie sous les yachts, le strass et les paillettes, et qui si bravement, comme ces quelques autres petites principautés et républiques européennes, défient les temps modernes et maintiennent les temps héroïques et médiévaux des libertés locales et des patriotismes municipaux ?

Comme dans toute révolution, il fallait un orateur. On dit que ce soir-là, ce fut le clown au diabolo, pièce sublime s’il en fut, qui parla, et harangua les automates pour les convaincre d’agir, c’est-à-dire surtout, par les temps qui courent, de réagir. Le clown parla longtemps : c’est qu’il y en avait des automates à réveiller, plus que de momies dans tous les musées de l’Egypte ! Le clown eut bientôt comme fidèles seconds les membres de l’orchestre de singes, et même le binôme des singes peintre et sculpteur. Certes une révolte conduite par un clown et des singes peut prêter à sourire : mais d’abord il ne faut mépriser personne dans le grand cirque du monde, et ensuite d’autres personnages plus nobles a priori comme le pianiste-harpiste suivirent nos guides.

Comment se libérer ? Comme nous l’avons dit, tous les automates rêvaient de s’éveiller, et avaient les moyens de le faire. Et de rassembler leurs petites pièces, et de les réanimer, et de pousser les couvercles de leurs petites boîtes, et de se réunir au grand jour devant la superbe villa, comme pour marquer le début de leur tracé de territoire.

- Nous y sommes, fit le clown. Nous sommes ici pour marquer le début d’une ère nouvelle : celle des objets intelligents, qui comme dans le fameux film Terminator (comment le clown avait-il pu avoir vent de cette histoire ?) ont gardé plus de mémoire que les humains, plus prompts à s’assoupir sous l’effet du feu croisé du pain et du jeu qu’à s’animer au feu régénéré de la mémoire et de l’idéal ! (Tout le monde battit des bras.)

- Je suis bien d’accord, d’accord nous sommes tous bien d’accord, dit une petite lingère. Mais qu’allons-nous faire dehors de notre liberté retrouvée et de nos idéaux transcendés ?

- Travailler ! s’écrièrent certains.

- Jouer ! firent les deux tricheurs, qui avaient eu leur heure de gloire dans le musée et espéraient bien la retrouver dans le monde au dehors.

- Célébrer la naissance de Notre Seigneur, s’exclamèrent avec ferveur les pèlerins automates de la Crèche napolitaine...

On le voit, cette révolution n’avait rien du caractère très profanateur de certaines. Après tout, tout le monde voulait retrouver sa véritable nature, sa véritable essence. Et rien ne vaut une bonne mécanique intellectuelle pour cela.

Enfin l’automate peintre, qui voyait la principauté moderne et toutes ses fabuleuses constructions s’allonger autour de lui proposa de le peindre, le monde, et non de le changer...

- Tu as raison, des changements, il y en a eu assez comme cela, fit la dame au miroir, qui en avait assez vu, comme cela.

Et tous de se répandre dans la nature, au nom donc de la principauté et de la liberté, et de recouvrer ses automatismes et son bonheur sans partage.

Ce fut bien sûr les tricheurs qui se firent les premiers connaître. Ils montèrent à bord du bus numéro six et gagnèrent le casino où ils prétendaient gagner une petite fortune grâce au nombre record de leurs tricheries. On les expulsa bien sûr mais ils ne cessèrent de fasciner les différents spectateurs humains qui avaient contemplé leurs exploits.

Puis les clowns se précipitèrent vers le quartier de Fontvieille : ils avaient entendu parler du fameux Festival du Cirque qui depuis près de quarante ans, et ils comptaient bien s’y illustrer à leur tour, en ayant des tours, justement, de réserve. Il y avait les clowns équilibristes, l’Hercule, le Pierrot au chien, le clown au parapluie, l’équilibriste à l’échelle, et bien sûr le clown au diabolo, qui obtint son franc succès, bien que ce ne fût pas la saison. Mais que ne ferait-on pas pour applaudir des clowns automates et libres ?

Après quoi, il y avait les singes : on sait qu’à X, toujours à Fontvieille, il y a un jardin animalier, et que c’est là que l’on y trouve ces animaux qu’on appelle des bêtes. Et comme ce zoo se trouve fort dépourvu en ce moment, le singe prestidigitateur, le singe violoniste, le singe cuisinier et même le singe fumeur y trouvèrent refuge. Nombre de cages plus ou moins vides leur servirent d’abri.

On n’est jamais au bout de ses peines : vint le tour des femmes et des poupées. Comme on l’a dit, il y avait une lingère. Avec elle, il y avait des lavandières, des marchandes, des cuisinières et des couturières, autant de petits métiers aujourd’hui plus ou moins disparus. Eh bien elles trouvèrent qui au pied du musée qui à la Condamine, qui sur les hauteurs de Monte-Carlo des lieux où exercer leurs talents : tant il est vrai que c’est l’automate qui crée la fonction, et pas l’inverse. Ce phénomène introduisit dans la si moderne principauté un caractère paléotechnique, ou tout au moins rétrotechnique. Pendant ce temps, des poupées bien élégantes, comme la jeune fille se poudrant, ou la poupée Rochard 1875, ou même la poupée Mannequin envahirent les boutiques de luxe dans la galerie du métropole ou de l’avenue d’Ostende, comme si elles avaient espéré trouver des tenues plus élégantes qu’à leur époque. Et, tandis que les petites filles modèles cherchaient le chemin de l’école, les poupées de la Plage cherchaient à gagner le Larvotto ou la fameuse plage du Beach.

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23 décembre 2011 - lien permanent
Après l’Apocalypse
Israël, l’occident et l’invasion africaine
par Nicolas Bonnal

... Et vous passerez armés devant vos frères, vous tous,
les vaillants hommes, et vous leur aiderez jusqu’à ce
que l’Eternel donne du repos à vos frères, comme à vous,
et qu’eux aussi, ils possèdent le pays que l’Eternel, votre
Dieu, leur donne ; alors vous retournerez dans le pays
de votre possession, et vous le posséderez...

Josué,1,14-15

Jean Baudrillard disait peu avant sa mort que nous vivons une époque où nous adorons, où nous guettons affamés l’occasion de sauter à pieds joints que quelqu’un pour l’accuser de racisme. Cette morale de cocker humanitaire qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler les heures les plus sombres de notre histoire s’applique bien sûr aux blancs, quand ils sont russes, américains, français ou allemands ; moins aux africains, qui peuvent liquider tous les fermiers blancs du Zimbabwe dans l’indifférence générale et la complicité polie : ce sera de toute manière aux blancs de nourrir la population affamée du tyranneau local.

Et Baudrillard reprenait une (autre) observation de Chesterton (toujours lui) qui annonçait l’émergence, dans "Un Nommé Jeudi", de la police de la pensée : il faudrait former des policiers pour coincer tous les récalcitrants dès leur premier article ou leur premier sonnet. C’est ainsi aussi que l’on fait la chasse aux politiques, y compris l’ancien ministre de l’Intérieur en France, accusé des pires avanies, des plus infâmes pensées pour une simple remarque onirique, pardon ironique (mais que cache ce coupable cette paronomase ???).

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21 décembre 2011 - lien permanent
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XXXVI - Chapitre politiquement ésotérique, donc incorrect : Les guerres horbigériennes, chapitre un
par Nicolas Bonnal

Nous nous retrouvâmes pour faire le point de la bataille sur le fameux rocher, non loin d’un célèbre palais. Darty et Mandeville semblaient tout essoufflés, même les Gavnuks étaient là. Les plus soucieux étaient Horbiger et Fräulein. Il faisait un ciel plombé. On voyait plein de yachts autour du grand rocher, des bâtons désertés, des vaisseaux fantômes. Notre beau dirigeable aux croix gommées flottait dans un espace noir et gris, tel un oiseau de mauvais augure. Orden nous avait abandonnés, ayant une course à faire aux Enfers. Pour nous cela devient une habitude, pour toi aussi j’espère, lecteur. Si grand est notre désir de revoir les steppes du Tartare. Quant à l’enfer il est ouvert sept jours sur sept, comme tous tes grands magasins.

Noctes atque dies patet atri ianua Ditis

Si tanta cupido est... bis nigra videre Tartara...

Pour la première fois, nous essuyions une défaite, en tout cas nous n’emportions pas la victoire. On se serait cru à Eylau ; ce n’était pas la Berezina, lecteur, mais nous n’étions pas habitués à une telle résistance.

Cette résistance bien sûr ne venait pas des gens. Ils sont aussi morts qu’ailleurs, lecteur. Non, ces gens circulaient parmi nous, portant leurs tenues luxueuses, leurs sacs de cuir étincelant, leurs montres chargées de diamants nains, envoyant des SMS tout le temps et jetant des regards arrogants ou fatigués. La résistance venait de la matière même : les mètres ne se laissaient pas enlever, c’est tout. On aurait cru qu’ils connaissaient nos tactiques, nos coups bas, nos bottes secrètes. Et pendant la conférence sur l’asinellisme, nous n’en avions guère prélevé plus de quelques centaines.

L’hypothèse optimiste était que les maîtres carrés avaient pu nous contrecarrer, que Dieter, Morcom et leurs séides, Suce-kopek, et mon inévitable sibylle, ma maîtresse carrée, mon agente immobilière, ma muse tourmenteuse, avaient inventé en quelque sorte une machine infernale destinée à nous empêcher d’aspirer tous les m² que nous désirions (tu peux d’ailleurs contester notre geste, lecteur, mais qui t’a dit que nous étions les bons dans cette histoire ?) ; je dis hypothèse optimiste parce qu’elle inférait que nous étions encore en lutte contre quelque chose.

Mais Maubert insistait :

- Le mal au sens véritable est rare. Je crois même qu’il devient de plus en plus rare.

- Tu crois donc ?

- Regarde, ils sont tous morts. Nous nous battons contre un mastic à dégoûter les hippopotames.

- Reste que les appartements ne se laissent pas déposséder de leurs mètres carrés en cette principauté.

- Nous pourrions aller en voler ailleurs.

- Je ne crois pas, d’Artagnan. On saura que nous sommes restés sur un échec. Qu’en pensez-vous Fräulein ?

- Je crois que nous pouvons envisager le renversement de notre position coutumière ; pardon de notre tactique.

- Que voulez-vous dire ?

Eine Umwertung aller Werte ?

Genau, Horbiger.

Nous avions donc décidé momentanément de modifier nos tactiques. Il ne s’agirait plus pour nous de vider les logements de leurs mètres carrés, mais de les remplir. De les remplir de quoi ? D’eau, de terre, de feu, de fer, de glace ? Ou les trouverions-nous ? Fräulein devait au plus vite inventer une arme secrète que nous désignâmes du nom de code Ausatmen. Expiration. Il fallut l’expliquer à Mandeville. Ce furent les plus patients des nôtres qui s’en chargèrent.

- Jusque là nous aspirions.

- Vrai, tudieu ! Et nous ne manquions pas d’inspiration !

- Là, nous devons expirer...

- Expier ? Et quoi donc ? Quelles primes avons-nous commis ?

- Pas des primes, des crimes. Notre opération consiste à expirer des sécrétions. Pour leur boucher le trou. Leur kvartira doit être aussi bouché à l’émeri que vous, Mande.

- Je ne saisis pas, kvartira, kvartira pas ?

- Mais Mande, c’est le mot russe qu’usent les Gavnuks pour appartement.

- Expliquez-vous, bon sang ?

- Expirer, Mande, expirer. Tu conjugues, Asinella ?

- Shakespeare, tu Shakespeare...

- Elle conjugue Shakespeare !

- Ah ! J’ai compris, merci demoiselle savante !

- Moi j’abandonne.

- Que veux-tu, on ne fait pas d’Hamlet sans casser des dieux.

Ach ! J’en ai assez de vos blagues. Je vais penser au futur, moi. Comment écraser ces minables maîtres carrés terrestres.

- Asinella conjugue Shakespeare !

- Je shakespea, il shakespea, nous shakespearons...

- J’agonise !

Sono la piu ricca.

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20 décembre 2011 - lien permanent
Après l’Apocalypse
Variations sur les écrivains et l’enseignement de la théorie du Gender
par Nicolas Bonnal

On pourrait considérer que l’enseignement de la théorie du Gender est une infamie, une conspiration contre l’évidence et les bonnes moeurs, un empêchement de tourner en rond sur notre bonne vieille France. On pourrait, mais on aurait tort ; car les temps ne sont plus si bourgeois...

La vérité est que l’enseignement de la théorie du Gender ne vient que sanctionner un bon siècle d’innovation technique, sociale et sexuelle. Nous vivons tranquillement dans un monde commerçant évolué et bien démocratique qui n’a besoin ni de races, ni de sexes, ni de nations ni de rien du tout qui pourrait empêcher le système de tourner en rond, c’est-à-dire de produire du consommateur et du PNB. Le travail informatique a supprimé la distance entre le travail masculin et le travail féminin, il a féminisé ou pour mieux dire il a désexualisé tout le monde ; la révolution des services telle que l’on n’en avait pas vu depuis l’Empire romain, qui crée une caste de serviteurs et de serveurs anonymes, a fait fi du monde agricole et même industriel, qui reposait malgré tout sur une séparation des sexes. Cet heureux temps n’est plus.

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19 décembre 2011 - lien permanent
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XXXV - Vrai chapitre cette fois : qu’est-ce que l’asinellisme ?
par Nicolas Bonnal

Nous sommes sur les grands boulevards, et il y a plein d’Italiens. Il fait un temps de chien, avec de la nuit et des braillards.

Varions les rimes en Er, lecteur, du nom de cet illustre, de toi seul méconnu, personnage de la république de Platon : qu’allait-il faire de Horbiger ? Qu’allait-il faire dans cette galère ? Qu’allait-il faire dans ces panzers ? Qu’allait-il faire dans ce bunker ? Qu’allait-il faire dans ce Läger ? Ou qu’allait-il encore faire en cet Enfer, dans ces affaires, ou dans cette aire scolaire ?

C’est ce qui est donc arrivé à notre pauvre Silvain, enfermé dans l’école des cours particuliers avec ses joyeux cours. Nous devons retrouver Silvain, mais il est loin, dans le sud de cette Hexagonie. Il n’a pas plus été en contact avec Maubert au cours de l’enlèvement de ce dernier parqué par Pastrami - ou Panzani ? - dans son petit camp sexuel, modèle Geschlecht - et privé de messages. C’est donc Anne-Huberte qui de son cap Misène a asséné 124 SMS horaires - record d’Europe - pour s’occuper de Silvain captif de son horreur pour les horaires mais fasciné par une nouvelle philosophie transcendantale et occidentale, l’asinellisme.

Silvain est donc au sud, dans une principauté d’opérette dorée, un des pôles du Richistan, toute pleines d’argents immobilier et d’argents de police, planétarium des ultra-riches, les nouveaux dieux du monde mort.

L’argent mouvement autonome du non-vivant. L’argent mouvement autonome du non-vivant.

Les petits Gavnuks qui ont tous revêtus des casques de martiens, de Varègues et de Templiers sont alléchés à l’idée de retrouver Silvain qui sait plein de choses. Mais tout le monde bute sur ce mot : asinellisme, comme moi lecteur, qui ne sait que t’en dire.

Anne-Huberte n’en sait pas plus. Qu’est-ce que l’asinellisme, nous demandons-nous tous.

- C’est vrai quoi, tudieu, qu’est-ce que l’asinellisme ?

- C’est ce qui retient Silvain pour l’instant prisonnier dans la principauté.

- Cela on le sait, mais conceptuellement...

- Con quoi ?

- L’asinellisme est une science exceptionnelle réservée aux riches et aux idiots.

- Qui a dit ça ?

- C’est moi, Superscemo !

- Oh ! Superscemo !

- Silvain m’a dit avant de partir...

- Moi, quand j’ouvrirai ma favela, j’imiterai Platon. Je l’interdirai aux riches et aux idiots.

- Et aux géomètres carrés...

- Il ne va pas rester grand-chose.

- Eclaire-nous, Superscemo.

Superscemo enlève son casque et nous montre son beau visage souriant. Il se lance dans une brève dissertation.

Mas je vas...

- Mais je vais...

- Mais je vais vous expliquer. Asinella est une petite de X complètement riche et stupide.

- Complètement riche ?

- Elle a plein de mètres carrés. En tout cas sa babouchka. La sua nonna. Et elle est bête à faire peur. C’est oune bête immonde.

- Est-ce qu’elle est bête et méchante ?

- Non, elle est bête et chou riante.

- Superscemo ! Elle est bête et gentille, on dit.

voulais dire qu’elle chante.

- Elle est chou riante ?

- Souriante, Mande, souriante...

- Et l’étude de cette bêtise, c’est ce qui fascine Silvain ?

Da, capitan, but je think qu’il est aussi un peu plennik.

- Qu’est-ce qu’il dit ?

- Superscemo, tu as le syndrome de Salvatore. Tu te mélanges les mots et les pinceaux.

- Que Silvain est plennik, prisonnier.

- Mais pourquoi aller le sauver ?

- Parce que c’est Sylvain.

- Nous pouvons aussi étudier la bêtise. Fascinant sujet.

La bêtise rapproche du but et de la clarté. Elle est concise et ne ruse pas, tandis que l’esprit ruse et se dérobe. L’esprit est déloyal, il y a de la loyauté dans la bêtise.

- Dites-donc, comment aller dans le sud ? En tarantass ? En hélico ?

Nein ! Ich habe une meilleure idée.

- c’est vrai Horbiger ?

- Nous pouvons nous y rendre en Zeppelin !

- Hourra ! Hourra !

- Qu’on m’explique ! Qu’on m’explique ! En c’est plein ?

Les Gavnuks sautent de joie. Ils ont compris plus vite que Mandeville. Ils rêvent de ce moyen de transport depuis des mois. Nous nous regardons époustouflés comme on dit, puis nous regardons le ciel. Un dirigeable va venir dans le ciel gris de Nécropole, cet autre nom de Grande Capitale.

- En Zeppelin, Mandeville. C’est un aérostat.

- Un arrêt au stade ?

- ...

- Un plus léger que l’air, Mande ! Un plus léger que l’air !

- Un plus léger que terre ?

Mein Gott ! Eine plus léger que l’air ! C’est eine grosse ballon ! Za flotte dans l’espace, stimmt ?

- Ah ! Un dirigeable ! Que ne le disiez-vous plus tôt, vertudieu ! Et c’est dirigeable ?

Nous nous contemplons tous. Même Ivan Mudri a enlevé son casque à pointe et semble bien soucieux. Qu’allons-nous faire de l’asinellisme quand nous avons si près cette sottise, ce sot qui nous attise. Tu en penses quoi, lectrice ?

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16 décembre 2011 - lien permanent
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XXXIV - Chapitre intérimaire
par Nicolas Bonnal

On n’en a jamais fini avec nous, lecteur. Chaque fois que je ne les surveille pas, mes personnages, pardon, mes compagnons, prennent la poudre aux yeux, la poudre d’escampette, n’en font qu’à leur tête, s’adonnent au "Je" interdit. Ils ne rêvent que de se faire pendre et prendre par les maîtres du réseau, mais c’est bien humain n’est-ce pas ?

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16 décembre 2011 - lien permanent
C’est à revoir
Noël, le cinéma et les fleuves, ou la source de vie
par Nicolas Bonnal

Comment ne pas recommander pour Noël de beaux films sur les fleuves et les sources de vie ?

Il est courant de dire que les civilisations sont nées au bord des fleuves, que ces derniers sont en quelque sorte la source de vie, comme dit la tradition chrétienne, nourrie de la célébration du Jourdain, mais aussi de celles du Nil, de la Mésopotamie et même du Tibre. La tradition initiatique rappelle que la traversée d’un fleuve a trois significations. Sa remontée, remontée vers les sources donc, signifie la découverte de son royaume intérieur. La descente d’un fleuve vers la mer illustre la plongée dans l’universel, le dépassement dans le cosmique. La traversée d’un fleuve suppose elle un changement d’état, spirituel s’entend. C’est l’appel de Julien de l’autre côté de la rive par le Christ, dans le fameux conte de Flaubert, qui n’a jamais été adapté au cinéma.

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15 décembre 2011 - lien permanent
Derrière l’écran
Anthony Mann, meilleur cinéaste du monde
par Nicolas Bonnal

Anthony Mann, meilleur cinéaste du monde ? Je n’ai pas dit le plus grand, j’ai dit le meilleur. Pour le plus grand, on peut penser à Renoir, à Ford, à Eisenstein ; d’autres en citeront de moins connus, pour faire bien : j’ai moi-même un grand faible pour le japonais Inagaki...

Anthony Mann était reconnu comme un auteur par les Cahiers du cinéma au sens qu’on lui donnait à l’époque, de génie à tout faire, de cinéaste tout-terrain excellant dans tous les genres et dont on reconnaît la patte implacable, sans y trouver les boursouflures prétentieuses (et les mauvais effets spéciaux aussi !) d’Hitchcock, les facilités répétitives de Ford ou l’emphase pompeuse des grands maîtres russes, japonais ou italiens. Non, Anthony Mann est l’homme de l’excellence, le cinéaste de l’efficacité la plus totale, l’oeil le plus objectif et le plus exercé, le maître à imiter pour tous ceux venus après lui, à commencer par Kubrick, qui d’ailleurs l’avait remplacé sur le plateau de Spartacus (la première demi-heure, tournée par Mann, est d’ailleurs prodigieuse). Sa vision germanique et crépusculaire de l’humanité s’adapte aussi magnifiquement au cinéma. On n’imagine pas un cow-boy ou un gangster optimiste et frotté de développement personnel.

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14 décembre 2011 - lien permanent
Les voyages de Horbiger, ou les maîtres carrés
XXXIII - Acte 30 : Le mie prigioni
par Nicolas Bonnal

Il faisait froid dans l’artère maudite. Et des specteurs partout. Les gens puissants ne devraient jamais descendre de leur Porche païenne. Sauf pour s’asseoir à de grandes tables et signer de grands contrats (c’est plus classe que gros, non ?). Mais on ne se refait pas, lecteur. Orden et moi, on est des enfants de la balle, des durs de la rue.

- Je m’appelle Peligro.

- Je le sais. Je l’ai dit au lecteur.

- Je veux montrer la prison. Vous devez venir seul.

- Je viendrai seul. Mais Orden me suivra. Et lui ne reçoit d’ordres de personne.

Peligro me mena par une petite rue perpendiculaire jusqu’à l’entrée bis d’un hôtel de luxe où avaient officié, c’est le cas de le dire, les collègues d’Horbiger au cours de la dernière guerre victorieuse. Comme tous les bâtiments très officiels, il n’avait pas besoin d’être très gardé, ni trop regardé, étant hors de portée du commun des mortels et même de certains immortels. Je crus voir en Peligro - ce nom me disait quelques chose, et à toi, lecteur ? - comme un petit cousin du docteur Mendele, un serviteur de la bête, toujours serviable, toujours - ou presque - inoffensif. Il ne s’était pas opposé à la venue d’Orden qui me suivait muet en sifflotant avec son chapeau rond et en faisant tourner son bâton de dynamique.

Fallait-il descendre une nouvelle fois aux Enfers ? Nous passions par des salles d’attente, des cuisines inoccupées, des grandes laveries, d’étranges blanchisseries où l’on devait laver et recycler tout l’argent sale et les péchés du monde. C’était long, et Peligro marchait d’un pas rapide et froid, et comme survolté. N’était-il pas d’ailleurs un automatique lui aussi ?

Nous prîmes enfin un ascenseur. C’était plutôt, lecteur, un descenseur. Un descenseur, ce qui permet de descendre bien bas, mais pas aux Enfers. Orden, qui n’aimait pas être enfermé (Horbiger l’appelait Klaus Trofob), commençait à s’échauffer dans ce monte-charge.

- Vous nous emmenez où ? Voir des prisons ?

- Non, vous en avez certainement vu... dans cette vie et dans les autres.

- Au violent, la vue c’est la vie. Alors ?

- Je vous mène voir mon maître, Karl...

- Jetlag ? mais nous le connaissons !

- Ce n’est pas le même...

- Celui du zoo ?

- Messieurs, ce n’est pas le même. C’est de Karl Von Läger dont il s’agit cette fois.

- Qui est-ce ?

- Le patron des camps de déconcentration de la planète. Lui sait qui vous êtes.

- Non, il ne sait pas vraiment qui je suis...

- Au fait, signor Peligro...

- Señor.

- J’insiste. Signor. Est-ce que vous savez si Dieter travaille pour lui, et s’il est d’origine ouest-allemande ?

- Non dans les deux cas. Accrochez-vous, nous arrivons au -666.

- Le nombre de l’habite...

- ... comme dirait Mandeville.

L’univers est plein de statues organisées qui vont, qui viennent, qui agissent, qui mangent, qui digèrent, sans jamais se rendre compte de rien.

La machine semblait tournoyer comme les châteaux dans les contes. Mais nous arrivions. J’expliquai à Orden le cas aigu de Karl Jetlag, l’homme qui préférait vivre au zoo que dans un condominium de luxe. Le propre des riches, pour qui tout se ramène toujours à l’état de nature - il faut baiser les faibles, qui ne sont pas méritants -, est toujours de préférer leur chihuahua ou leur angora à l’humanité, est que, comme pour les enfants, tout se ramène à la célébration de l’état de nature. Au vu de ce que j’avais vu chez toi, lecteur, je ne pouvais qu’acquiescer.

Peligro procédait l’air pressé, comme tous les grooms qui te mènent à l’important.

***

Nous arrivâmes enfin au bureau-bunker de Karl Von Läger. Il y avait une salle d’attente de filles compromises, mais Orden bouscula les deux gardes et poussa enfin le Silvio, lui laissant juste le temps de nous annoncer. Nous arrivons dans le bureau-bunker de l’empereur du sexe immobilier. Ce n’est pas sexe et caractère, c’est sexe et grosses pierres. Et l’homme de fer contrôle ainsi tout le marché de l’amour dans le monde des maîtres carrés. Un gros monstre à bien observer pour l’imiter - ou bien l’éliminer. Lui se présente comme un homme - un mutant en vérité avec toutes les opérations et injections qu’il subit - qui a le sens de l’amour et des affaires, un homme de fer dans un gant de soi, pas un quant-à-soi Mandeville. Légionnaire du plaisir, capitaine des vents, grand vizir de l’humour, amiral du bénef’, encenseur du bon sens, magicien des cinq sens, tels sont quelques-uns des surnoms que notre grand bonhomme s’affuble avec ses zibelines. Horbiger est d’ailleurs prêt à en écrire une, d’histoire de l’idée impériale zibeline. L’idée impériale zibeline est une idée qui va faire fourrure, pardon fou rire, pardon fureur, pardon...

En attendant, nous sentons dans ce réseau inextricable des caves, entresols, aérosols, greniers, gratte-ciels, entrepôts et tripots dont est fait ton beau monde, lecteur, nous sentons un drôle d’odeur. Sexe triste. Linge sale. Décor blafard, néon bien vert, agrégat hétéroclite de luxe sans argent, de luxure sans affect.

- Ils n’ont pas le sens de l’honneur ici très bas.

- Ils n’ont pas non plus le sens de l’odeur.

- Normal, ils ne sont pas en odeur de sainteté.

- Tu es sûr que les Gavnuks n’ont pas suivi ?

- Cela leur passe au-dessus...

- Ils ont quand même l’âge de Lolita, comme dirait Nabookov.

Il n’est pas le seul à pratiquer ce type d’échange - appartement contre sexe - dans la grande capitale. Dans un contexte de crise du logement, la formule semble s’être répandue. Sur Missive, la rubrique « A louer » recense de nombreuses offres d’hommes proposant des colocations ou studios indépendants contre services sexuels. Mais également des femmes, troquant leurs charmes contre un toit.

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13 décembre 2011 - lien permanent

Serge de Beketch : 'Mémoires Inachevés', présentés par Nicolas Bonnal et Danièle de Beketch

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par Serge de Beketch et Patrick Gofman, lors de l'émission du 11 avril 2007 sur Radio Courtoisie. (0:38)


Archives du Libre Journal de Serge de Beketch en ligne

Archives du Libre Journal de Serge de Beketch à télécharger

Nicolas Bonnal : 'Les voyages de Horbiger, ou les Maîtres Carrés'

Patrick Gofman : 'Dictionnaire des Emmerdeuses'

Nicolas Bonnal : 'Mal à Droite - lettre ouverte à la vieille race blanche'

Laurent Blancy : 'Atlas de géopolitique révisé'

Patrick Gofman : 'Vengeances de Femmes'

François Brigneau : 'Faut toutes les buter'

Jean-Paul Chayrigues de Olmetta : 'Almanach du Marquis 2009'

Laurent Glauzy : 'Extraterrestres - Les messagers du New Age'

Retrouvez le Libre Journal de Serge de Beketch sur Radio Beketch,
avec Victoria, J.-P. Rondeau, F. Roboth, Le Marquis et Gofman.

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